Légume

08:52. Sarah décide de se lever et descendre les étages pour se rendre au rendez-vous. Elle a attendu le plus longtemps possible avant de descendre en essayant d’oublier que le résultat d’aujourd’hui va conditionner une partie de sa future prise en charge médicale. 6 mois d’une nouvelle hygiène de vie, 3 mois de traitement hormonal aux effets secondaires indéniables. De tout petits riens dont les effets attendus doivent se mesurer aujourd’hui au bout d’un échographe.

08 :56. Sarah se présente vessie pleine au secrétariat de la radiologie. Relevé d’identité et présentation de la carte vitale. Un classique nécessaire pour une prise en charge conforme aux bonnes pratiques. Puis cette question, presque anodine, posée par Sarah « Le radiologue a-t-il du retard ? », à laquelle une réponse négative n’était théoriquement pas possible puisque le créneau d’examen de Sarah était le premier. Oui, mais, voilà, le radiologue n’était pas encore arrivé dans son service…

09 :00. Sarah s’installe en salle d’attente. Trois patients, comme elle, attendent sagement. Deux discutent. L’autre lit. Sarah attrape une revue sur la pile. Un magazine économique. Elle lit un premier article sur Bill Gates et son engagement sur la vaccination des populations des pays en voie de développement.

09 :10. Premier regard sur la pendule. La vessie pleine de Sarah commence à occuper ses pensées. Il lui devient plus difficile de se concentrer. Il faut dire que boire deux litres au réveil, forcément, deux heures après, cela devient compliqué.

09 :11 Un nouvel article. La découverte d’un homme passionnant, un mathématicien de génie, père de l’informatique, qui a permis aux Anglais de déchiffrer les codes de la machine Egnima pendant la Seconde Guerre mondiale sauvant ainsi l’humanité de la dictature nazi. Sarah lit avec avidité alors que sa vessie aimerait la faire danser. L’article la passionne. La découverte de la symbolique de la pomme croquée d’Apple aussi.

09 :18 Sarah, et surtout sa vessie, commence à trouver le temps extrêmement long.

09 :20. L’appel. Enfin. Sarah se lève et suit la manipulatrice radio qui l’emmène vers la salle d’examen.

09 :20 (toujours). L’interne est présent dans la salle d’examen. Aucun regard de sa part pour Sarah qui entre suivie de la manipulatrice radio. Aucun bonjour non plus. Celui de Sarah se heurte au mur. L’interne dicte un compte-rendu à voix haute. Sarah, témoin bien involontaire, entre dans l’intimité d’une autre patiente et comprend à la fois la raison de l’examen et l’issue finale qui attend la Madame P, âgée de 62 ans.

09 :21. La manipulatrice demande à Sarah de se dévêtir un peu et de s’allonger sur la table d’examen. Sarah s’exécute, descend un peu ses collants et remonte sa robe. Juste ce qu’il faut pour réaliser l’examen demandé. Allongée, complètement à plat, Sarah se retrouve privée de la vue et admire donc le morne plafond de la salle d’examen. En fond sonore, la litanie de l’interne continue avec un ton monocorde.

09 :21 (toujours). La porte s’ouvre. Sarah ne peut savoir qui entre. Quelques secondes vont suffire à Sarah pour comprendre. Le radiologue est là, il vient de demander à la manip radio l’objet de l’examen. Il lit la demande à voie haute. L’interne s’est tu. Puis, au bruit de ses pas, Sarah comprend qu’il se rapproche d’elle. Un bonjour machinal sort de sa bouche. Sarah répond sur le même ton. Tout à coup, le brancard bouge sans que Sarah n’est été prévenue. Afin de simplifier le travail du radiologue, la manipulatrice radio a déplacé celui-ci sans un mot, ni une explication pour Sarah. Elle a dû s’agripper pour ne pas tomber. Sarah commence à se sentir un peu transparente sur cette table d’examen.

09 :22. Sarah, plus proche du radiologue, le regarde prendre l’échographe entre ses mains. L’interne est à ses côtés. Sans un mot, Il l’applique sur la vessie douloureuse de Sarah. La pression devient importante. Sarah serre les dents. Elle sait l’examen trop important sa prise en charge pour oser mettre des mots et se plaindre de cette pression insupportable. Le radiologue ne dit toujours rien, appuie de plus en plus fort, balade sa sonde. Le silence est pesant. Sarah ne voit rien d’autre que ces deux moitiés de visage qui regardent ses entrailles. Tout à coup, le radiologue retire sa sonde et libère Sarah pour quelques secondes. Il se tourne vers la manip et lâche un : « on va passer par voie vaginale».

09 :23. Sarah, à qui le message n’était pas destiné bien que ce soit elle la patiente, se redresse. Elle regarde avec insistance ce radiologue qui semble l’ignorer. Enfin, il s’adresse à elle : « Je dois poursuivre l’examen par voie vaginale ». Sans un autre mot. Aucun putain d’autre mot, aucune justification. Sarah réfléchit très vite. L’examen d’aujourd’hui est capital. Elle aimerait comprendre pourquoi il faut explorer par voie vaginale même si elle le devine un peu au fond d’elle. De toute façon, elle ne peut pas refuser, elle n’a pas d’autre choix. Elle demande juste à pouvoir vider sa vessie devenue capricieuse par la quantité qu’elle doit retenir coute que coute. La manipulatrice radio lui indique le chemin de la libération.

09 :25. Sarah regagne la salle d’examen. Le radiologue n’a pas bougé de sa place, l’interne non plus. Sarah se dirige de nouveau vers la table d’examen. La manip radio lui demande de se dévêtir. Sarah regarde les deux hommes en face d’elle qui la regarde sans sembler la voir, puis elle regarde sa consœur et demande à se déshabiller dignement et à pouvoir disposer d’une alèse.

09 :25 (toujours). Magie des mots prononcés, les deux hommes sortent de la pièce. Sarah peut se déshabiller sereine. Mais malgré sa demande, elle se voit offrir en guise d’alèse une simple et trop courte chemise blanche d’hôpital avec un sourire et cette réflexion mal placée « Vous savez, Madame, on a l’habitude ». Sarah, elle, n’a pas l’habitude de se déshabiller devant des inconnus… Bien obligée, Sarah enfile la blouse et retire les remparts de tissu qui empêchaient jusque-là l’examen. Elle s’installe de nouveau sur cette table d’examen. Elle soulève, comme demandé par sa collègue, son siège afin que celle-ci place sous son postérieur une pile de serviettes. Sarah se retrouve donc installée sur une table gynécologique improvisée et d’infortune, le confort des étriers en moins. Sarah tente de tirer sur la blouse. Elle sent bien, qu’installée dans cette position, que son entrecuisse est à la vue de tous ceux qui se trouvent dans la pièce.

09 :27. Sans frapper, le bébé docteur et son mentor entrent dans la pièce. Le brancard sur lequel est installée Sarah est juste en face de celle-ci. Sarah subit quelques instants l’humiliation de se trouver exposée à la vue des éventuels passants. Sarah voudrait hurler mais la porte se referme. Aucun des trois soignants n’a remarqué cet affront fait à Sarah.

09 :27 (toujours). Le radiologue est face à sa console. Il prépare la sonde, enfile une espèce de préservatif, met le gel à ultrason. L’interne regarde toujours. Le silence est toujours assourdissant. Sarah a fermé les yeux. Elle voudrait être ailleurs. Tout à coup, dans ce silence assourdissant, Sarah sent la sonde pénétrer son intimité. Aucun mot, aucune explication, aucune information préalable donnée par le radiologue ou l’interne. Fourrer la sonde en silence dans cette cavité comme si c’était normal, anodin et banal. Sarah serre les dents. L’image d’un légume ou d’un bout de viande se matérialise dans l’esprit de Sarah. En elle, elle sent la colère fulminer. Comment peut-on introduire en cet endroit une sonde sans rien dire ? Est-elle si peu de choses qu’elle ne mérite pas un mot ? La sensation d’un abus subit. Sarah pleure à l’intérieur du dedans sa condition de prisonnière et de malade otage qui n’a pas le choix…

09 : Quelque chose. Toujours le silence obnubilant. Sarah sent la sonde qui remue dans ses entrailles. Le radiologue doit être en train de faire ses putains de mesure. Chaque mouvement va appuyer là où cela fait mal. Sarah ferme toujours les yeux très forts, elle tait la douleur en serrant les dents. Elle a besoin de ces mesures. Techniquement, c’est sa spécialiste qui en a besoin. Mais, Sarah ne sait que trop bien que de ces mesures vont être décidées son avenir. Tout à coup, une sonnerie. Un portable. Sarah ouvre les yeux tellement cela lui semble trop grotesque. Devant les yeux écarquillés de sa patiente, le radiologue, qui a toujours sa putain de sonde dans le con de Sarah attrape son putain d’Iphone, regarde le nom de son correspondant et raccroche. Sarah voudrait que son calvaire s’abrège mais le silence qui vient temporairement d’être interrompu reprend et les mesures se poursuivent.

09 : Quelque chose et du temps du tard. Le radiologue retire sa sonde. Il se relève et repart vers le fond de la pièce sans prononcer un seul mot. Tel un double dans un miroir, l’interne le suit à la trace. Sarah entend enfin un mot. Mais, il ne lui est toujours pas destiné. Il est à destination de l’autre femme de la pièce. « C’est fini ». Quelques bruits de pas et la manipulatrice radio s’adresse à Sarah en lui demandant de s’essuyer. Sarah se redresse et essaie de se nettoyer. Dans cette position, Sarah s’exécute en essayant de retrouver un peu de dignité. « Se rhabiller vite et récupérer ses putains de mesures », Sarah répète sans arrêt et en silence cette maxime. Mais, le radiologue lui tourne toujours le dos et aucun son, aucune information ne lui est transmise. Sarah perd son calme, elle s’adresse à cet homme qui l’a traité comme si elle n’était pas humaine, comme si elle n’était qu’un bout de chair sur une table. Elle exige de connaître les résultats. Il se retourne, la regarde à peine et lâche un trois centimètres. Rien d’autre.

09 :32. Sarah sort de cette salle, synonyme de l’enfer, en se retenant de pleurer. La manipulatrice radio est dans le couloir à ses cotés. Elle s’adresse à Sarah pour l’informer que le compte-rendu écrit sera disponible demain au niveau du secrétariat. Sarah la regarde froidement en murmurant un « je sais, je travaille ici » qui se conclut par un « Oh, vous auriez dû le dire » surenchérit par Sarah « ça aurait changé quoi ??? »… Quelques pas plus tard, seule dans un couloir, Sarah va pleurer de n’avoir su hurler contre la maltraitance ordinaire qu’elle vient de subir. Sarah, otage de sa maladie, qui se sent maintenant coupable de ne pas avoir dit sa colère. Pourquoi tu n’as pas hurlé Sarah ? Pourquoi tu n’as pas giflé ce goujat ?

48 heures après, Sarah, malade pas toujours patiente, Sarah soignante, ne se pardonne toujours pas son mutisme. Sarah est un légume.

Reconnaître ma faute professionnelle

Je me rappelle cette situation pas tout à fait comme si c’était hier. Je n’ai plus les détails en tête mais je n’ai pas oublié cette sensation de responsabilité, de faute.

J’ai mon diplôme depuis 2 ans environ. Je suis plus sûre dans mes soins, je commence à avoir de l’expérience.  Bref, j’aime mon boulot et je le maîtrise de plus en plus chaque jour.

C’est la nuit, la 3ème. On me demande de quitter le service auquel je suis habituée, une unité de soins palliatifs oncologiques, pour aller en service de médecine générale gériatrique. Une femme sonne. Elle hurle lorsque je rentre dans la chambre, elle a mal au flan à droite. Elle se tord de douleurs, impossible de l’approcher. Elle pleure. Je reste calme et lui dis que je vais faire quelque chose pour soulager sa douleur. Par chance, cette patiente vient pour des douleurs récalcitrantes et il y a un protocole de gestion de la douleur.

Je vois qu’elle a déjà un lourd traitement de fond. Elle a aussi de la morphine ( antalgique de pallier 3 ). Je lui donne la mophine en sublingual pour diminuer le temps de latence avant que cela fasse effet. J’ai l’habitude, on fait tout le temps comme ça en soins palliatifs quand il n’est pas possible de faire autrement. 30 minutes plus tard, je repasse dans la chambre. Elle se tord de douleurs, pleure, est en chien de fusil dans son lit. Elle me dit avoir de plus en plus mal. Sur son protocole contre la douleur, il y a juste écrit morphine , jusque 4 fois par jour. En soins palliatifs, on peut donner une fois une dose au bout de 30 minutes puis on fait appel à un médecin. C’est une habitude de service. Je fais pareil. Je redonne une dose de morphine en sublingual. Je repasse 30 min après.  Et là, génial!  Elle est détendue, ne crie plus, ne pleure plus. Je lui souhaite de passer une bonne nuit et pars vaquer à mes occupations.

Je suis dans la salle de soins, prépare la sortie des injectables pour 24h pour tout le service de médecine. Je feuillette son dossier et voit qu’elle n’a aucun traitement à préparer. Je ne sais pas pourquoi, mais je décide de retourner la voir. La morphine est un produit que je manipule régulièrement et je sais qu’il faut surveiller l’apparition d’un surdosage. Je suis avec elle et elle a du mal à me répondre, semble bien trop endormie. Je regarde ses pupilles, elles sont serrées. Sa fréquence respiratoire est basse à 10 mouvements minutes.

MERDE ! J’ai surdosé la dame! MERDE MERDE MERDE ! Je me dépêche, vais en salle de soins, prends le téléphone portable pour téléphoner au médecin d’astreinte ( aucun médecin sur place, ils sont tous chez eux au chaud dans leur lit ) et fouille dans la pharmacie et les médicaments d’urgence pour trouver l’antidote,  le Narcan.

Et MERDE!  Il n’y a pas de narcan dans la pharmacie. Je suis seule dans le service, pas d’aide soignant pour la surveiller, pas d’antidote,  pas de médecin sur place. Tout en ayant le medecin au téléphone je cours dans les escaliers pour me rendre dans l’unité de soins palliatifs.  Là bas,  je sais qu’il y a l’antidote.  J’explique au médecin : j’ai fais une erreur, jai donné trop de morphine, elle a un surdosage, myosis, fréquence respiratoire basse, difficilement stimulable. Il me dit Narcan sous cutané,  surveillance et qu’il viendra si ça ne va pas mieux.

C’est bon, je le trouve. Je remonte en courant,  mes collègues des autres étages sont en pause, ne me voient pas, ne m’entendent pas. J’ai pas le temps d’aller les chercher. Je remonte et injecte l’antidote à la dame. En très peu de temps, tout revient à la normale. Sa douleur aussi revient mais tant pis. Ses constantes sont bonnes. Je lui propose de la glace à appliquer localement et rien d’autre,  un peu de paracétamol. Elle me dit que mon médicament que je lui ai donné sous la langue ne marche pas très bien.

La faute professionnelle,  ça peut arriver à tout le monde. Ce qui est grave dans ce cas là c’est de ne pas la reconnaître,  la détecter avant qu’on n’aille à la catastrophe.

Ensuite, il faut analyser la situation pour éviter que cela ne se reproduise. Dans cette situation il y a tout un tas de petites choses qui ont été dysfonctionnantes:

– Le protocole non clair

– L’infirmière,  donc moi, qui n’a pas téléphoné au médecin quand j’ai lu le protocole pas très clair pour cette dame. D’autant plus que je n’avais pas l’habitude de travailler avec des personnes non cancéreuses ( les douleurs cancereuses peuvent être intenses )

– La non présence de l’antidote dans le service. Est-ce trop demander d’avoir une ampoule de secours dans la réserve par service plutôt qu’une ampoule pour 3 services!?

– Être seule, pour tout un service sans personne pour aider en cas de problème.  Je peux vous assurer que j’ai eu peur quand je courrais dans l’hôpital,  avec elle toute seule dans sa chambre. J’aurai pu téléphoner pour demander de l’aide. Sur le coup, étant seule,  j’ai continué à faire comme si j’étais seule.

 

Depuis cette histoire, je n’hésite pas à faire ré-ecrire les prescriptions médicales non claires ou imprécises. On ne m’y reprendra pas à deux fois ! Je pense que je saoule les étudiants avec l’importance de surveiller, détecter, connaître les essentiels, et connaître les antidotes quand ils existent. Mais c’est pas grave.

 

Pour votre culture:

Morphine: http://www.vidal.fr/substances/5636/morphine/

L’erreur médicamenteuse: http://apps.who.int/medicinedocs/fr/d/Js6173f/7.2.html

Responsabilité infirmière: http://www.soins-infirmiers.com/responsabilite_infirmiere.php