L’iditenté ou soigner autrement

Je suis infirmière. Depuis 15 ans maintenant. Et, en quelque sorte, depuis rien n’a changé, il me faut toujours combattre pour exercer.

Je suis toute jeune. Je suis déjà infirmière et je suis surtout  jeune diplômée. Je sors de réanimation, d’un stage de 12 semaines. Je n’ai peur de rien. Je crois que le monde du soin m’appartient. Je suis embauchée et affectée. J’ai prié pour avoir les urgences ou la réanimation. On me refile la pédiatrie. Je pleure le premier jour après la visite avec le senior, chef du service de surcroît. Tout le long du couloir, j’accompagne le chariot. A chaque nouveau petit patient et nouvelle prescription, le chef regarde l’interne et alors que je suis en face de lui, lui adresse cette petite phrase assassine : « Vous direz à l’infirmière, jeune homme, de poser cette perfusion, cet antibiotique, de surveiller la température… » Je n’existe pas dans les yeux de ce pédiatre. L’être humain que je suis est ignoré et humilié. Je n’ose rien dire, je suis jeune diplômée, je n’ai pas d’expérience, pas assez de bouteille pour répliquer. Il me faudra plus de 6 mois pour exister aux yeux de cet homme.  C’est long six mois, c’est usant 120 visites à ne pas exister. Puis, un jour, il y a eu je ne sais quoi (probablement l’arrivée d’une autre nouvelle) et je suis devenue digne à ses yeux d’avoir un prénom et surtout des phrases m’étant directement adressées.

3 ans plus tard, nouvelle affectation, nouveau service,  je reste infirmière mais un service où prédominent les puéricultrices. Le chef de service, ici, ne comprend pas mon affectation aux soins intensifs de néonatalogie. Je ne suis qu’une vulgaire infirmière. Il va me falloir prouver que je mérite de rester. Il me faudra un an avant de ne plus avoir de petites réflexions mesquines et méchantes sur ma non-qualification à exercer auprès des enfants nés prématurés. Plusieurs fois, il me faudra changer de prise en charge de petit patient parce que ce niveau de prise en charge nécessite un niveau d’expertise selon le chef que les simples infirmières ne peuvent avoir… Personne ne réplique, personne ne prend la défense de l’infirmière. Je ne suis que l’infirmière. Jusqu’au jour où le chef doit partir avec moi sur une détresse respiratoire dans une maternité périphérique, les deux puéricultrices sont « bloquées » dans le service par des bébés qui nécessitent leur présence. Ce jour-là, j’acquiers un nouveau droit et surtout un nouveau rôle : je prouve à ses yeux ma compétence. Je ne suis pas puéricultrice mais je bosse aussi bien. J’ai le droit d’entrer dans la salle de réa à notre retour et de prendre le bébé en charge. Après cette aventure, le chef n’aura plus d’autres mots pour moi que : « Sarah, faut aller faire l’école, c’est important. Une puéricultrice, c’est une experte ».

6 ans plus tard, nouvelle affectation. Je quitte les micros pour des un peu plus costauds. Un poste partagé qui me permet de côtoyer des patients depuis quelques semaines nés à ceux qui voient la retraite se pointer. J’ai tout à apprendre avec ce nouveau poste. La prise en charge n’est plus dans l’urgence mais dans la chronicité. Cette fois-ci, ce n’est pas mes collègues que je dois convaincre mais les patients eux-mêmes. Je viens de la pédiatrie et d’un monde très loin de leurs préoccupations de patients chroniques. J’écris cela et pourtant, dans cette expérience, je n’ai jamais eu à prouver avec eux qui j’étais vraiment. C’est venu naturellement. Avec eux, je prends conscience que la médecine ne sait bien souvent pas guérir mais qu’elle doit accompagner sur le chemin pour vivre avec la maladie. Alors, je prends mon temps pour une fois (moi qui courais tout le temps jusque-là). J’apprends avec eux que le soin n’est pas toujours curatif mais bien souvent éducatif et dans l’écoute active et attentive.  Je navigue entre le CHU et leurs domiciles. On fait des staffs avec leurs infirmiers libéraux. On collabore, on coopère, on se forme. Et, j’apprends grâce à eux qu’une infirmière ne se résume pas aux soins curatifs.

Dernière affectation. Puisque j’ai appris qu’éduquer c’est aussi prendre soin, je tente une nouvelle aventure. Un nouveau poste d’infirmière en santé publique cette fois-ci. Je quitte définitivement le monde des cathéters et des pansements, des soins à domicile pour me consacrer à l’éducation. J’aide donc à présent les patients et certains enfants. J’ai pour outils de travail : un bureau, un vieux Pc, des outils pédagogiques et ludiques, des crayons de couleur, du canson et des feutres. J’ai un tableur pour tracer et surtout justifier mon activité pour rendre des comptes afin que ce soit rentable. FIR quand tu nous tiens. J’ai même réclamé un abonnement à des revues scientifiques pour que ce soit non seulement rentable mais scientifiquement valide tout ce bordel éducatif. Je peux donc me tenir informé des nouveautés et des avancées pour bien travailler. Ce job, c’est du bonheur. Les enfants adorent jouer pour apprendre et les patients, même lorsqu’ils sont silencieux, reviennent. J’ai peu de lapin, je suis une privilégiée. Mon job serait vraiment idéal si je n’étais pas devenue aux yeux de mes collègues para et médicaux hospitaliers une glandeuse de santé publique. J’arrive à les comprendre : quand on observe de loin et surtout depuis un service de soins curatifs, moi, je suis l’infirmière des couloirs : celle qui attend, avec du coloriage sous la main, sagement au pied du chariot de visite de l’unité qui m’a bipé que le grand docteur veuille bien me communiquer quelques informations sur le patient à (faire jouer) prendre en charge. Peu importe au grand professeur que mon temps à moi aussi soit précieux et que si je colorie dans un couloir en attendant que l’on veuille bien me parler, c’est jute parce que je n’ai pas de budget pour acheter des outils pédagogiques tout prêts et qu’il me faut donc les créer. Peu importe que mon emploi du temps et la prise en charge de mes patients à moi soit décalée, moi, de toute façon,  j’ai le temps. Puis, des consultations pour faire jouer sous prétexte d’éduquer, c’est du n’importe quoi. Une nouvelle lubie des technocrates qui sont des soins, un truc à la mode qui passera et qui ne sert à rien. Les patients, de toute façon, ils n’écoutent pas et surtout ils ne font pas ce qu’on leur prescrit. Puis, de toute façon, Sarah, toi à part te balader dans les couloirs et discuter avec les patients, tu ne fais rien. Toi, tu n’as pas de KT à poser, pas de visites à recopier, pas de sonnettes à aller vérifier. C’est ultra-cool en fait ton job. Mais on est bien d’accord, c’est plus vraiment soigner. Parce que soigner, c’est techniquer d’abord. On est bien d’accord ?

Je suis infirmière. J’ai quinzaine d’années d’ancienneté. Aujourd’hui encore, je me suis fait envoyer promenée. Par le chef. Au staff. Devant tous, histoire d’être bien humiliée. Parce que bon, « tes conneries éducatives Sarah, c’est bien mais, ce qu’il faut à ce patient, c’est une pile et puis, c’est tout. En plus, la pose d’une pile, c’est bien coté en T2A. Tes conneries éducatives, ça ne compte rien en T2A, preuve s’il en fallait une que c’est vraiment n’importe quoi ». Aujourd’hui, j’ai claqué une porte en quittant le staff précipitamment. Aujourd’hui, j’en ai marre d’avoir à prouver qu’être infirmière c’est surtout se décliner. Aujourd’hui, je suis lassée. Aujourd’hui,  je n’ai plus d’identité professionnelle. Aujourd’hui, je ne sais plus si j’ai encore envie de soigner si soigner c’est être membre d’une caste fermée.

Légume

08:52. Sarah décide de se lever et descendre les étages pour se rendre au rendez-vous. Elle a attendu le plus longtemps possible avant de descendre en essayant d’oublier que le résultat d’aujourd’hui va conditionner une partie de sa future prise en charge médicale. 6 mois d’une nouvelle hygiène de vie, 3 mois de traitement hormonal aux effets secondaires indéniables. De tout petits riens dont les effets attendus doivent se mesurer aujourd’hui au bout d’un échographe.

08 :56. Sarah se présente vessie pleine au secrétariat de la radiologie. Relevé d’identité et présentation de la carte vitale. Un classique nécessaire pour une prise en charge conforme aux bonnes pratiques. Puis cette question, presque anodine, posée par Sarah « Le radiologue a-t-il du retard ? », à laquelle une réponse négative n’était théoriquement pas possible puisque le créneau d’examen de Sarah était le premier. Oui, mais, voilà, le radiologue n’était pas encore arrivé dans son service…

09 :00. Sarah s’installe en salle d’attente. Trois patients, comme elle, attendent sagement. Deux discutent. L’autre lit. Sarah attrape une revue sur la pile. Un magazine économique. Elle lit un premier article sur Bill Gates et son engagement sur la vaccination des populations des pays en voie de développement.

09 :10. Premier regard sur la pendule. La vessie pleine de Sarah commence à occuper ses pensées. Il lui devient plus difficile de se concentrer. Il faut dire que boire deux litres au réveil, forcément, deux heures après, cela devient compliqué.

09 :11 Un nouvel article. La découverte d’un homme passionnant, un mathématicien de génie, père de l’informatique, qui a permis aux Anglais de déchiffrer les codes de la machine Egnima pendant la Seconde Guerre mondiale sauvant ainsi l’humanité de la dictature nazi. Sarah lit avec avidité alors que sa vessie aimerait la faire danser. L’article la passionne. La découverte de la symbolique de la pomme croquée d’Apple aussi.

09 :18 Sarah, et surtout sa vessie, commence à trouver le temps extrêmement long.

09 :20. L’appel. Enfin. Sarah se lève et suit la manipulatrice radio qui l’emmène vers la salle d’examen.

09 :20 (toujours). L’interne est présent dans la salle d’examen. Aucun regard de sa part pour Sarah qui entre suivie de la manipulatrice radio. Aucun bonjour non plus. Celui de Sarah se heurte au mur. L’interne dicte un compte-rendu à voix haute. Sarah, témoin bien involontaire, entre dans l’intimité d’une autre patiente et comprend à la fois la raison de l’examen et l’issue finale qui attend la Madame P, âgée de 62 ans.

09 :21. La manipulatrice demande à Sarah de se dévêtir un peu et de s’allonger sur la table d’examen. Sarah s’exécute, descend un peu ses collants et remonte sa robe. Juste ce qu’il faut pour réaliser l’examen demandé. Allongée, complètement à plat, Sarah se retrouve privée de la vue et admire donc le morne plafond de la salle d’examen. En fond sonore, la litanie de l’interne continue avec un ton monocorde.

09 :21 (toujours). La porte s’ouvre. Sarah ne peut savoir qui entre. Quelques secondes vont suffire à Sarah pour comprendre. Le radiologue est là, il vient de demander à la manip radio l’objet de l’examen. Il lit la demande à voie haute. L’interne s’est tu. Puis, au bruit de ses pas, Sarah comprend qu’il se rapproche d’elle. Un bonjour machinal sort de sa bouche. Sarah répond sur le même ton. Tout à coup, le brancard bouge sans que Sarah n’est été prévenue. Afin de simplifier le travail du radiologue, la manipulatrice radio a déplacé celui-ci sans un mot, ni une explication pour Sarah. Elle a dû s’agripper pour ne pas tomber. Sarah commence à se sentir un peu transparente sur cette table d’examen.

09 :22. Sarah, plus proche du radiologue, le regarde prendre l’échographe entre ses mains. L’interne est à ses côtés. Sans un mot, Il l’applique sur la vessie douloureuse de Sarah. La pression devient importante. Sarah serre les dents. Elle sait l’examen trop important sa prise en charge pour oser mettre des mots et se plaindre de cette pression insupportable. Le radiologue ne dit toujours rien, appuie de plus en plus fort, balade sa sonde. Le silence est pesant. Sarah ne voit rien d’autre que ces deux moitiés de visage qui regardent ses entrailles. Tout à coup, le radiologue retire sa sonde et libère Sarah pour quelques secondes. Il se tourne vers la manip et lâche un : « on va passer par voie vaginale».

09 :23. Sarah, à qui le message n’était pas destiné bien que ce soit elle la patiente, se redresse. Elle regarde avec insistance ce radiologue qui semble l’ignorer. Enfin, il s’adresse à elle : « Je dois poursuivre l’examen par voie vaginale ». Sans un autre mot. Aucun putain d’autre mot, aucune justification. Sarah réfléchit très vite. L’examen d’aujourd’hui est capital. Elle aimerait comprendre pourquoi il faut explorer par voie vaginale même si elle le devine un peu au fond d’elle. De toute façon, elle ne peut pas refuser, elle n’a pas d’autre choix. Elle demande juste à pouvoir vider sa vessie devenue capricieuse par la quantité qu’elle doit retenir coute que coute. La manipulatrice radio lui indique le chemin de la libération.

09 :25. Sarah regagne la salle d’examen. Le radiologue n’a pas bougé de sa place, l’interne non plus. Sarah se dirige de nouveau vers la table d’examen. La manip radio lui demande de se dévêtir. Sarah regarde les deux hommes en face d’elle qui la regarde sans sembler la voir, puis elle regarde sa consœur et demande à se déshabiller dignement et à pouvoir disposer d’une alèse.

09 :25 (toujours). Magie des mots prononcés, les deux hommes sortent de la pièce. Sarah peut se déshabiller sereine. Mais malgré sa demande, elle se voit offrir en guise d’alèse une simple et trop courte chemise blanche d’hôpital avec un sourire et cette réflexion mal placée « Vous savez, Madame, on a l’habitude ». Sarah, elle, n’a pas l’habitude de se déshabiller devant des inconnus… Bien obligée, Sarah enfile la blouse et retire les remparts de tissu qui empêchaient jusque-là l’examen. Elle s’installe de nouveau sur cette table d’examen. Elle soulève, comme demandé par sa collègue, son siège afin que celle-ci place sous son postérieur une pile de serviettes. Sarah se retrouve donc installée sur une table gynécologique improvisée et d’infortune, le confort des étriers en moins. Sarah tente de tirer sur la blouse. Elle sent bien, qu’installée dans cette position, que son entrecuisse est à la vue de tous ceux qui se trouvent dans la pièce.

09 :27. Sans frapper, le bébé docteur et son mentor entrent dans la pièce. Le brancard sur lequel est installée Sarah est juste en face de celle-ci. Sarah subit quelques instants l’humiliation de se trouver exposée à la vue des éventuels passants. Sarah voudrait hurler mais la porte se referme. Aucun des trois soignants n’a remarqué cet affront fait à Sarah.

09 :27 (toujours). Le radiologue est face à sa console. Il prépare la sonde, enfile une espèce de préservatif, met le gel à ultrason. L’interne regarde toujours. Le silence est toujours assourdissant. Sarah a fermé les yeux. Elle voudrait être ailleurs. Tout à coup, dans ce silence assourdissant, Sarah sent la sonde pénétrer son intimité. Aucun mot, aucune explication, aucune information préalable donnée par le radiologue ou l’interne. Fourrer la sonde en silence dans cette cavité comme si c’était normal, anodin et banal. Sarah serre les dents. L’image d’un légume ou d’un bout de viande se matérialise dans l’esprit de Sarah. En elle, elle sent la colère fulminer. Comment peut-on introduire en cet endroit une sonde sans rien dire ? Est-elle si peu de choses qu’elle ne mérite pas un mot ? La sensation d’un abus subit. Sarah pleure à l’intérieur du dedans sa condition de prisonnière et de malade otage qui n’a pas le choix…

09 : Quelque chose. Toujours le silence obnubilant. Sarah sent la sonde qui remue dans ses entrailles. Le radiologue doit être en train de faire ses putains de mesure. Chaque mouvement va appuyer là où cela fait mal. Sarah ferme toujours les yeux très forts, elle tait la douleur en serrant les dents. Elle a besoin de ces mesures. Techniquement, c’est sa spécialiste qui en a besoin. Mais, Sarah ne sait que trop bien que de ces mesures vont être décidées son avenir. Tout à coup, une sonnerie. Un portable. Sarah ouvre les yeux tellement cela lui semble trop grotesque. Devant les yeux écarquillés de sa patiente, le radiologue, qui a toujours sa putain de sonde dans le con de Sarah attrape son putain d’Iphone, regarde le nom de son correspondant et raccroche. Sarah voudrait que son calvaire s’abrège mais le silence qui vient temporairement d’être interrompu reprend et les mesures se poursuivent.

09 : Quelque chose et du temps du tard. Le radiologue retire sa sonde. Il se relève et repart vers le fond de la pièce sans prononcer un seul mot. Tel un double dans un miroir, l’interne le suit à la trace. Sarah entend enfin un mot. Mais, il ne lui est toujours pas destiné. Il est à destination de l’autre femme de la pièce. « C’est fini ». Quelques bruits de pas et la manipulatrice radio s’adresse à Sarah en lui demandant de s’essuyer. Sarah se redresse et essaie de se nettoyer. Dans cette position, Sarah s’exécute en essayant de retrouver un peu de dignité. « Se rhabiller vite et récupérer ses putains de mesures », Sarah répète sans arrêt et en silence cette maxime. Mais, le radiologue lui tourne toujours le dos et aucun son, aucune information ne lui est transmise. Sarah perd son calme, elle s’adresse à cet homme qui l’a traité comme si elle n’était pas humaine, comme si elle n’était qu’un bout de chair sur une table. Elle exige de connaître les résultats. Il se retourne, la regarde à peine et lâche un trois centimètres. Rien d’autre.

09 :32. Sarah sort de cette salle, synonyme de l’enfer, en se retenant de pleurer. La manipulatrice radio est dans le couloir à ses cotés. Elle s’adresse à Sarah pour l’informer que le compte-rendu écrit sera disponible demain au niveau du secrétariat. Sarah la regarde froidement en murmurant un « je sais, je travaille ici » qui se conclut par un « Oh, vous auriez dû le dire » surenchérit par Sarah « ça aurait changé quoi ??? »… Quelques pas plus tard, seule dans un couloir, Sarah va pleurer de n’avoir su hurler contre la maltraitance ordinaire qu’elle vient de subir. Sarah, otage de sa maladie, qui se sent maintenant coupable de ne pas avoir dit sa colère. Pourquoi tu n’as pas hurlé Sarah ? Pourquoi tu n’as pas giflé ce goujat ?

48 heures après, Sarah, malade pas toujours patiente, Sarah soignante, ne se pardonne toujours pas son mutisme. Sarah est un légume.

Simone

 

Je m’appelle Simone. Ou bien Mauricette. Je ne suis plus très certaine. A mon âge, on perd un peu la tête.

Je crois quand même que c’est Simone. Parce que lorsque je prononce mon prénom en esprit, je me souviens des champs de blés, de l’été et des coquelicots. Il y a même Marcel à mes cotés. On est jeunes, je suis heureuse.

Je viens de vérifier mon bracelet. Je m’appelle bien Simone. C’est écrit en gros pour que je ne puisse pas oublier. Puis, aussi, pour que le personnel de l’EHPAD puisse toujours m’identifier quand je me ballade.

D’ailleurs, en parlant de ballade, aujourd’hui, j’ai rendez-vous chez un chirurgien. Elizabeth est venue m’expliquer ce matin. Elle m’a habillé avec ma plus belle robe. On a bien rigolé à l’idée qu’il fallait être belle pour voir le docteur.

C’était drôle d’ailleurs, parce que le docteur, ici, je le vois souvent à cause de mon diabète et de mes pieds. Mais pour voir ce docteur là, on ne m’habille pas forcement, enfin pas avec une jolie robe. Aujourd’hui, c’est tout un voyage cette visite : j’ai une ambulance pour moi. Normalement, Elizabeth devait venir mais l’EHPAD manque de personnel aujourd’hui. Du coup, elle doit rester pour faire les toilettes de mes voisines de chambre.

L’ambulance arrive à l’heure. Mais, depuis son arrivée, il ne sourit plus l’ambulancier. Je marche très lentement parce que mes pieds me font vraiment souffrir. Je comprends bien, malgré son silence, que je lui faire perdre de l’argent… J’essaie de me dépêcher, j’ai peur de tomber. Je m’essouffle aussi très vite maintenant.

On arrive tant bien que mal à sa voiture. Ce jeune homme, de plus en plus pressé, me pousse plus qu’il ne m’aide à m’installer. Je me cogne les orteils. Je me retiens de crier, je retiens aussi une larme de douleur. J’ai été élevée à la campagne et à la dure; mon père m’a toujours dit qu’une dame ne doit pas pleurer pour un rien.

On prend la route, le trajet pour le CHU de ma région me semble bien monotone. Beaucoup de goudron et de voitures. Elle est loin ma campagne, ils sont loin mes blés et les coquelicots.

On arrive enfin. Mon accompagnateur va me chercher un fauteuil, il me dit que ce sera plus simple pour déambuler dans les couloirs. Je dois vous avouer que cette solution me fait plaisir. J’ai de plus en plus mal à mes pieds et je suis déjà un peu fatiguée.

Etage truc, unité X : les consultations chirurgicales.

La salle d’attente déborde. L’ambulancier me présente aux infirmières. Aucune d’elles ne prend vraiment le temps de me regarder. Elles ont l’air débordées. J’entends les impatients de la salle d’attente qui râlent sur elles. On m’abandonne ici dans le couloir de l’unité, j’y suis mieux que dans la salle d’attente bondée et bruyante. L’ambulancier reviendra me chercher quand j’aurais été vue. Je suis sur un fauteuil confortable, je n’ose pas râler. Puis, j’ai un peu peur maintenant dans ce couloir que je ne connais pas.

Le temps s’étire un peu, je vois passer des gens et la porte des cabinets de consultations s’ouvrir de façon presque rythmée. Je m’assoupis même si j’ai un peu froid dans ce couloir austère. A un moment, j’entends une infirmière qui hurle. Elle vient d’être frappée par un patient je crois. Les chirurgiens sortent. Le service sécurité arrive. Je suis comme au théâtre, j’ai la meilleure place. Je suis à fenêtre sur cour. C’est comme cela, je crois, que l’on dit. Enfin, je ne sais plus. Puis, je n’ai jamais su. Je n’ai jamais été au théâtre.

Le patient agressif est isolé. La consultation reprend mais le retard est colossal maintenant. Je crois que la matinée est déjà passée, je commence à avoir faim. L’hypoglycémie me guette. Je ne me sens plus très bien. Je n’ai plus la force de réclamer maintenant.

Mon tour arrive. L’infirmière vient me voir. Elle me parle, je la comprends mais je ne peux pas répondre. Je n’ai plus l’énergie pour. Elle me regarde longuement puis glisse un « tiens, les collègues de l’EHPAD, elles ont encore oubliés de dire que c’était une patiente démente, pff. »

Le chirurgien arrive, il est prévenu que je suis démente. On me regarde bizarrement. On ne bouge pas mon fauteuil de place, on regarde mes radios. Et, les courriers.

Puis, j’entends un « Prévois une amputation au bloc la semaine prochaine pour Simone Truc ».

Pas un regard se porte sur moi, je suis seule, je suis assisse sur un fauteuil, je suis dans un couloir anonyme, je suis en hypoglycémie et j’apprends sans en regard que je vais perdre ma jambe. Comme ça. Dans une conversation entre deux professionnels de santé.

Une larme coule le long de ma joue. Puis une deuxième.

J’ai raconté ce souvenir vieux de quelques mois à une infirmière que je ne connaissais pas jusqu’à ce matin. Elle a dit s’appeler Emilie, où quelque chose comme cela. Elle m’a présenté ses excuses quand j’ai eu fini de lui raconter. C’était la première fois que je le racontais à quelqu’un. J’avais bien essayé avant mais, c’était écrit démente sur mon dossier. Personne n’a voulu croire. J’ai lu dans ses yeux : elle, elle y a cru.

Elle revient demain. On jouera avec des cartes. Je n’ai pas trop compris pourquoi. Elle a parlé de résilience. Je n’ai pas compris. On en parlera demain.

 

 

 

 

 

Indignée

Un dimanche de repos presque ordinaire d’une infirmière en repos.

Presque ordinaire, mais pas tout à fait parce que cette infirmière a un compte Twitter et qu’elle lit des articles de blog divers et variés pour s’informer afin de rester connectée avec la virtualité de son métier.

Un dimanche de repos ordinaire jusqu’à ce billet d’un médecin que j’aime tout particulièrement lire et cette ligne écrite avec un lien vers un billet de Dominique Dupagne.

J’ai dû rêver cette ligne, cela ne peut pas être vrai.

Cette ligne, c’est une gifle donnée à mon métier, à mes convictions et à ma motivation.

Cette ligne, c’est une pure aberration pour moi.

Cette ligne aurait pu passer inaperçue. J’aurais pu faire comme si je ne l’avais pas lu ou vu; et, j’ai beau la détester cette ligne maintenant je sais: L’industrie sucrière va avec la bénédiction du ministère de l’éducation Nationale éduquer nos enfants à la nutrition.

Alors, me voilà obligée de vous écrire, Monsieur le ministre, ces quelques mots d’infirmière indignée.

Je ne rêve pas : l’industrie qui promeut le sucre va « éduquer » nos enfants et leurs professeurs. J’ai volontairement mis éduquer entre parenthèses parce que je considère que l’on ne peut pas éduquer véritablement quand on est partie  prenante. Aujourd’hui, grâce à un accord signé par un de vos collaborateur, Monsieur le ministre de l’Éducation, l’industrie du sucre a carte blanche pour faire de la propagande afin de promouvoir et convertir nos chères têtes blondes à manger sucré.

À vous qui me lisez et qui vous posez éventuellement la question de la raison de mon indignation, c’est simple : le sucre est un des responsables avérés aujourd’hui de maladies tel que le diabète, l’obésité et certaines formes de cancers. Sachez que nous sommes hélas aujourd’hui dans une ère où les maladies liées à nos comportements de santé seront responsables de milliers de morts et de dépenses de santé dans les années à venir. Donc, donner une information éclairée sur le sucre consisterait en ce résumé: si tu l’aimes le sucre, tu le manges donc raisonnablement et tu n’en fais surtout pas son apologie. Je ne crois absolument pas aujourd’hui que le CEDUS (Le Centre d’Études et de Documentation du Sucre) est choisi d’animer cette éducation faite aux enfants et à leurs professeurs sous cet éclairage…

Moi, qui me lève chaque matin avec pour motivation de faire se développer la prévention et la promotion de la santé, je ne peux pas comprendre et encore moins accepter qu’aujourd’hui Monsieur le ministre de l’éducation nationale un de vos collaborateurs puisse accorder le droit à l’industrie du sucre de mésinformer nos enfants à la nutrition. Ce droit donné d’éduquer des enfants qui n’auront pas l’esprit critique ou le cadre familial éducatif pour reprendre la désinformation et la propagande sucré, c’est l’équivalent d’une hécatombe meurtrière à long terme. Un suicide programmé et accordé…

Vous auriez dû directement signer leur future ordonnance d’antidiabétiques oraux et les inscrire sur liste de receveur d’organes pour la greffe rénale, Monsieur le ministre.

Je sais, j’abuse. Mais, c’est un peu à la hauteur de mon indignation et de l’envie que j’ai d’abandonner mon combat quotidien de prévention.

Vous venez d’abandonner en signant cet accord, Monsieur le ministre, pour nos générations futures le droit à la bonne santé ; droit fondamental un peu voulu par la charte d’Ottawa et l’Organisation Mondiale de la Santé…

Et, pour couronner le tout , ce qui m’agace aujourd’hui, Monsieur le ministre, c’est que les compétences des professeurs de nos enfants et des éventuels partenaires en promotion de la santé ne devaient pas vous suffire pour décider de gifler ainsi l’éducation à la Santé. Certes, ces actions éducatives ont un coût aujourd’hui mais ce n’est rien face aux milliards que nous aurons à dépenser dans quelques années pour tous nous soigner de cette folie sucrée…

Bref, voilà, monsieur le ministre, je suis indignée, choquée. Le loup et son pouvoir sucrant sont entrés dans la bergerie grâce à cet accord. La bergerie « éduque » juste nos enfants et devrait il me semble le faire sans conflit d’intérêt. Dormez en paix, Monsieur le ministre, nos enfants ne subiront les effets secondaires désagréables du sucre que dans quelques bonnes dizaines d’années…

Sincèrement Monsieur le ministre, j’ai beau essayé, je ne comprends pas. Je ne peux pas.

Voilà, je ne doute pas que vos intentions, Monsieur le ministre, n’étaient pas sincèrement guidées par une vraie volonté d’éduquer nos bouts de choux mais, je vous en prie, revenez sur cet accord qui me semble bien dangereux. On ne signe pas d’accord avec le diable, il y a toujours un prix à payer. Cette fois-ci, le prix c’est juste la santé de tous… Je vous demande donc l’annulation immédiate de cet accord.

Pour ceux qui le souhaitent, vous pouvez faire de même. Ecrivez-vous aussi à Monsieur le ministre, passez le relais. Ne laissez pas nos/vos enfants être désinformés.

Millie.