Une pas si vieille infirmière répond à l’étudiant blasé

Je suis diplômée depuis assez peu de temps. Début 2007 précisément. Cela ne fait donc pas une éternité que j’ai quitté le statut d’étudiant et encore moins de temps que je me forge mon identité professionnelle.

Il y a peu de temps j’ai lu sur internet un texte d’un étudiant qui parlait à sa profession. Je me suis dis « chouette, on va voir ce que ça donne ». J’ai mis la barre un peu haute, je pensais naïvement que le texte parlerait des défauts et qualités du statut d’étudiant et qu’il (l’auteur) s’adressant à toute la profession nous avait rédigé un bel article critique.

Voici son écrit, j’espère qu’il me répondra : http://www.infirmiers.com/etudiants-en-ifsi/etudiants-en-ifsi/lettre-ouverte-mon-futur-metier.html

Je me suis trompée. Pendant de longues phrases, une succession de clichés et une immaturité flagrante critique sans le moindre contre-exemple mon travail, mon investissement, mon encadrement des étudiants. Je me sens forcément jugée car tout est adressé aux diplômés.

Depuis la nouvelle version des études infirmières, j’entends, encore et toujours « on ne nous aime pas, on nous en fait baver, c’est trop dur, les vieilles diplômées sont jalouses de ma licence ». Je ne dis rien. Le gouvernement leur a pondu une réforme des études en si peu de temps que rien n’a été cohérent et rien ne l’est ou presque. Des avis négatifs sur ces étudiants, uniquement parce qu’ils ne sont pas formés ‘à l’ancienne’ j’en ai entendu.

J’en ai bavé moi aussi pendant mes études. Je suis allée dans des stages où je n’avais pas le droit de rentrer dans la salle de soins sans infirmière, je devais m’asseoir par terre car pas de chaise pour les étudiants, j’ai répondu aux sonnettes au lieu de manger, j’ai fais la lèche-cul aux blagues vaseuses des soignants qui m’encadraient, je n’avais pas le droit de prendre sur mon temps de stage pour lire les dossiers (mes horaires, 6h-14h se transformaient en 6h-17h, 5 jours par semaine). Je suis tombée sur des soignants méprisants et méprisables et je n’ai rien dis. Tout comme eux. La validation de mon stage en dépendait, on était noté à la tête du client.

Je suis tombée sur des stages où on m’a laissé prendre en charge des patients. J’ai pris en charge 2 bébés, en néonat’, des patients instables en salle de déchocage aux urgences, des secteurs en rééducation, j’ai fais mes relèves aux médecins -comme une grande-. Je ne pense pas pour autant pouvoir une généralité. Tout dépend des soignants, de leur caractère. Des fois on tombe bien et d’autres fois, on tombe mal voire très mal. C’est comme ça, c’est la vie. On s’adapte.

L’encadrement fait partie de notre référentiel de compétences. J’aime encadrer, j’aime transmettre mon savoir. Je n’ai d’ailleurs pas la sensation d’encadrer mais de guider. Je guide des étudiants, régulièrement, avec toute la passion qui me caractérise.

Et c’est avec mes sentiments et le peu de raison dont je peux faire preuve que je vais répondre à l’auteur et aux étudiants infirmiers :

« J’ai mal à ma future profession. J’ai mal de te voir, toi, futur collègue, fraîchement diplômé aigri et plein de rancoeur. Tu dois, dans mon imaginaire, apporter dans un service, de la fraîcheur, du renouveau en terme de pratique, des questionnements et une critique sur l’organisation des soins. Mais, non, pour ton premier jour tu es perdu, rien d’anormal. Je viens t’aider et je réponds à tes questions. Je vois progresser et t’affirmer, tous les jours un peu plus mais je te vois aussi en salle de pause. Je te vois nous juger, nous vieilles diplômées, n’ayant pas la tête bien faite ( et oui, nous n’avons pas de niveau licence nous! )

Et un beau jour, nous te confions un étudiant.

Je te vois te débattre avec la douleur dans la chambre 1, la fin de la perfusion en chambre 5, le patient venu pour sa chimiothérapie et qui est venu 1h en retard en chambre 9, les médecins et les 2 internes qui t’attendent pour faire la relève et qui s’impatientent, la patiente démente qui sort sans cesse du service et qu’il faut aller chercher, le patient en fin de vie qu’il faut mettre en chambre seule pour son confort et celui de sa famille, les ambulanciers venus chercher Madame PasDeBol pour rejoindre l’EHPAD qui l’attend. Et au milieu de tout ça, le téléphone sonne, une famille veut avoir des nouvelles de ton patient en fin de vie, il va falloir faire preuve de tact et de mesure dans tes propos pour ne pas les inquiéter sur une mort imminente et ne pas non plus les rassurer. L’étudiant arrive et te demande un truc anodin. Je te vois te débattre dans ton quotidien auquel l’école ne t’a JAMAIS mis en face, tes responsabilités que tu te prends en pleine face ce matin là. 

J’ai mal à ma profession et à mes futurs collègues. Car tu vas faire comme nous tous. Tu vas courir mais au bout d’un moment, une charge de travail de plus en plus incompressible, des responsabilités de plus en plus pesantes, des étudiants à encadrer sans que les hôpitaux ou le gouvernement ne t’ai donné les moyens de les prendre en charge correctement pour bien te former… et bien tout ça, ça va t’user. Et tu vas devoir, un peu comme tout le monde, demander à l’étudiant d’aller un peu plus vite, ou bien tu lui demanderas de faire des recherches à son domicile et tu en parleras le lendemain matin, ou bien, tu vas l’envoyer balader parce que ce jour là tu es fatigué et que tu ne seras pas apte  bien l’encadrer.

J’ai mal à ma profession de voir ces gens nous juger alors que pour la plupart d’entre nous, vieilles rombières, vieilles diplômées apparemment jalouse de ton niveau poudre aux yeux de licence, faisons vraiment de notre mieux pour encadrer les étudiants et nous avons fait de notre mieux pour faire de toi ce que tu es devenu.

J’ai mal. J’ai honte. Je suis déçue. 

Ca ne m’empêchera pas de faire de mon mieux avec les étudiants. Je sais que je suis exigeante avec eux. Je le suis envers moi. Je pose des questions, explique beaucoup, je vais chercher des réponses si jamais l’étudiant me pose une colle. Je me forme en parallèle de mon travail quotidien. Je ne changerai pas, pas pour le moment. 

Toi, futur professionnel, je t’attends. Je te vois comme un collègue, quelqu’un qui m’apportera. Alors ne me vois pas comme je ne le suis pas.

Ma profession et les malades ne pourront que te remercier de te poser les bonnes questions.

Ma profession et les malades ne te remercieront jamais assez de te révolter contre le système plutôt que contre des soignants qui se noient tous les jours un peu plus. »

Reconnaître ma faute professionnelle

Je me rappelle cette situation pas tout à fait comme si c’était hier. Je n’ai plus les détails en tête mais je n’ai pas oublié cette sensation de responsabilité, de faute.

J’ai mon diplôme depuis 2 ans environ. Je suis plus sûre dans mes soins, je commence à avoir de l’expérience.  Bref, j’aime mon boulot et je le maîtrise de plus en plus chaque jour.

C’est la nuit, la 3ème. On me demande de quitter le service auquel je suis habituée, une unité de soins palliatifs oncologiques, pour aller en service de médecine générale gériatrique. Une femme sonne. Elle hurle lorsque je rentre dans la chambre, elle a mal au flan à droite. Elle se tord de douleurs, impossible de l’approcher. Elle pleure. Je reste calme et lui dis que je vais faire quelque chose pour soulager sa douleur. Par chance, cette patiente vient pour des douleurs récalcitrantes et il y a un protocole de gestion de la douleur.

Je vois qu’elle a déjà un lourd traitement de fond. Elle a aussi de la morphine ( antalgique de pallier 3 ). Je lui donne la mophine en sublingual pour diminuer le temps de latence avant que cela fasse effet. J’ai l’habitude, on fait tout le temps comme ça en soins palliatifs quand il n’est pas possible de faire autrement. 30 minutes plus tard, je repasse dans la chambre. Elle se tord de douleurs, pleure, est en chien de fusil dans son lit. Elle me dit avoir de plus en plus mal. Sur son protocole contre la douleur, il y a juste écrit morphine , jusque 4 fois par jour. En soins palliatifs, on peut donner une fois une dose au bout de 30 minutes puis on fait appel à un médecin. C’est une habitude de service. Je fais pareil. Je redonne une dose de morphine en sublingual. Je repasse 30 min après.  Et là, génial!  Elle est détendue, ne crie plus, ne pleure plus. Je lui souhaite de passer une bonne nuit et pars vaquer à mes occupations.

Je suis dans la salle de soins, prépare la sortie des injectables pour 24h pour tout le service de médecine. Je feuillette son dossier et voit qu’elle n’a aucun traitement à préparer. Je ne sais pas pourquoi, mais je décide de retourner la voir. La morphine est un produit que je manipule régulièrement et je sais qu’il faut surveiller l’apparition d’un surdosage. Je suis avec elle et elle a du mal à me répondre, semble bien trop endormie. Je regarde ses pupilles, elles sont serrées. Sa fréquence respiratoire est basse à 10 mouvements minutes.

MERDE ! J’ai surdosé la dame! MERDE MERDE MERDE ! Je me dépêche, vais en salle de soins, prends le téléphone portable pour téléphoner au médecin d’astreinte ( aucun médecin sur place, ils sont tous chez eux au chaud dans leur lit ) et fouille dans la pharmacie et les médicaments d’urgence pour trouver l’antidote,  le Narcan.

Et MERDE!  Il n’y a pas de narcan dans la pharmacie. Je suis seule dans le service, pas d’aide soignant pour la surveiller, pas d’antidote,  pas de médecin sur place. Tout en ayant le medecin au téléphone je cours dans les escaliers pour me rendre dans l’unité de soins palliatifs.  Là bas,  je sais qu’il y a l’antidote.  J’explique au médecin : j’ai fais une erreur, jai donné trop de morphine, elle a un surdosage, myosis, fréquence respiratoire basse, difficilement stimulable. Il me dit Narcan sous cutané,  surveillance et qu’il viendra si ça ne va pas mieux.

C’est bon, je le trouve. Je remonte en courant,  mes collègues des autres étages sont en pause, ne me voient pas, ne m’entendent pas. J’ai pas le temps d’aller les chercher. Je remonte et injecte l’antidote à la dame. En très peu de temps, tout revient à la normale. Sa douleur aussi revient mais tant pis. Ses constantes sont bonnes. Je lui propose de la glace à appliquer localement et rien d’autre,  un peu de paracétamol. Elle me dit que mon médicament que je lui ai donné sous la langue ne marche pas très bien.

La faute professionnelle,  ça peut arriver à tout le monde. Ce qui est grave dans ce cas là c’est de ne pas la reconnaître,  la détecter avant qu’on n’aille à la catastrophe.

Ensuite, il faut analyser la situation pour éviter que cela ne se reproduise. Dans cette situation il y a tout un tas de petites choses qui ont été dysfonctionnantes:

– Le protocole non clair

– L’infirmière,  donc moi, qui n’a pas téléphoné au médecin quand j’ai lu le protocole pas très clair pour cette dame. D’autant plus que je n’avais pas l’habitude de travailler avec des personnes non cancéreuses ( les douleurs cancereuses peuvent être intenses )

– La non présence de l’antidote dans le service. Est-ce trop demander d’avoir une ampoule de secours dans la réserve par service plutôt qu’une ampoule pour 3 services!?

– Être seule, pour tout un service sans personne pour aider en cas de problème.  Je peux vous assurer que j’ai eu peur quand je courrais dans l’hôpital,  avec elle toute seule dans sa chambre. J’aurai pu téléphoner pour demander de l’aide. Sur le coup, étant seule,  j’ai continué à faire comme si j’étais seule.

 

Depuis cette histoire, je n’hésite pas à faire ré-ecrire les prescriptions médicales non claires ou imprécises. On ne m’y reprendra pas à deux fois ! Je pense que je saoule les étudiants avec l’importance de surveiller, détecter, connaître les essentiels, et connaître les antidotes quand ils existent. Mais c’est pas grave.

 

Pour votre culture:

Morphine: http://www.vidal.fr/substances/5636/morphine/

L’erreur médicamenteuse: http://apps.who.int/medicinedocs/fr/d/Js6173f/7.2.html

Responsabilité infirmière: http://www.soins-infirmiers.com/responsabilite_infirmiere.php

Le premier jour où j’ai été maltraitante

Il y en a qui deviennent infirmier par passion, par envie. Et il y en a d’autres qui le deviennent un peu par hasard.

Je me rappelle. J’ai 19 ans environ. Ça ne fait pas longtemps que j’ai la majorité, je ne sais d’ailleurs pas quoi en faire de cette majorité. Je sais juste qu’il faut que je trouve un boulot, et vite, et dans la petite ville où j’habite car je n’ai pas encore le permis. Ça tombe bien. Il y a un petit hôpital « pour les vieux ». Je postule et je mens dans ma lettre de motivation. Il me le faut ce job, je suis prête à tout.

Un mois après, on me téléphone pour me dire que je suis prise. Mais prise pour faire quoi ? Je pensais y faire du ménage, je n’ai pas d’autres diplômes que ceux de secourisme et mon baccalauréat. Sauf que non. On me dit lors du rendez-vous que je ferai « office d’aide-soignante », on me dit pendant une heure que c’est un boulot gratifiant, simple et enrichissant. De toute façon, je n’ai pas le choix. Il faut que je rembourse des factures, que j’aide à remplir le frigo familial.

Me voilà donc en blouse, une longue robe blanche transparente aux pressions qui ne tiennent pas tout du long. Elle a vécu cette tenue, elle a dû vivre tout un tas de choses. Il est 6h20. Une salle aux murs moisis, le faux plafond humide qui se détache, un lave-vaisselle qui tourne. Il y a une dame avec une doudoune verte foncée, les yeux rouges. Une autre femme fume une roulée qui sent le foin. Le carrelage marron, les joints usés, une table bancale et ses petits bouts de papiers pour la caler.

Après des présentations rapides, on m’explique ce que je dois faire. Ce que je retiens c’est qu’il va falloir que je sois rapide, efficace et que je n’ai pas les deux pieds dans le même sabot. Je leur dis que c’est mon premier boulot, qu’il faut qu’elles me montrent au moins une fois comment je dois m’y prendre.

Et pendant huit longues heures, je lave des corps usés par le temps, des corps malades, je vois des cicatrices sur un sein absent, des poches collées sur des ventres sans savoir à quoi elles servent, je vois des gens qui ne peuvent pas déplier leurs jambes ou au contraire, des gens qui ont oublié un côté tout entier de leur corps avec un bras pendant et flasque. On me dit qu’on ne lave les jambes qu’au moment de la douche, que les autres jours il faut faire le minimum. Je le fais.

On me dit qu’il faut parfois être brusque pour les retourner car si on le fait trop lentement on se fait mal au dos, on a un arrêt maladie. Je le fais.

On me dit que pour gagner du temps et être sûrs que tout le monde mange chaud, il faut mélanger la purée avec le fromage blanc. Je le fais.

On me dit que le dimanche, tout le monde doit rester au lit, que ça les aide à récupérer leur fatigue de la semaine. Même si ils ne sont pas fatigués, ils doivent rester au lit. Je le fais.

On me dit de ne pas croire les déments, qu’ils ne sont plus avec nous et que tout ce qu’ils disent c’est des mensonges, que leurs douleurs ne sont pas réelles, qu’ils ne sont pas fiables. Je le fais.

On me dit qu’une dame est perverse et se mastrube la nuit jusqu’à en être irritée, qu’il faut lui enrubanner les mains avec des gants et du sparadrap pour limiter les dégâts. Je le fais.

On me dit que les petits vieux qui sonnent trop ne doivent pas avoir la sonnette à proximité, que ça les énerve et que pour qu’ils restent détendus, il vaut mieux poser cette « maudite sonnette » sous leur coussin. Je le fais.

On m’a dit des tonnes d’autres choses. Je les ai toutes faites. Consciencieusement. Sans broncher. Sans réfléchir. Sans questionner.

J’ai maltraité des dizaines de vieux. Je les ai maltraité pendant des années. Je l’ai fais car je me suis satisfaite de mon ignorance, je n’ai pas voulu poser trop de questions, il fallait que je garde ce boulot. Les premiers temps, je rentrais épuisée par ces 9 toilettes complètes au lit de patients grabataires et tout ce ménage, tous ces lits à faire, tous ces repas distribués et ces estomacs à gaver. Puis, avec le temps, j’avais pris le rythme. Je trouvais ça normal. Tout le monde le faisait c’est qu’il devait bien y avoir une raison. Je n’ai jamais trouvé cette raison.

J’ai considéré ces vieux comme des gens « passés », inutiles. Si je pouvais revenir en arrière, je le ferai. J’aimerai tant m’excuser de les avoir ignorés, retournés, gavés, astiqués sans n’avoir jamais vu qu’ils étaient nos souvenirs, qu’ils avaient été jeunes, qu’ils avaient des milliers de choses à m’apprendre. Quelle idiote j’ai fais ! Depuis, j’ai grandis. J’ai appris à réfléchir, à m’exprimer. J’ai appris que l’institution doit donner les moyens de ne plus faire ça et qu’il faut, parfois, taper du poing.

Pour toutes ces personnes que j’ai maltraitées, pardon.