L’iditenté ou soigner autrement

Je suis infirmière. Depuis 15 ans maintenant. Et, en quelque sorte, depuis rien n’a changé, il me faut toujours combattre pour exercer.

Je suis toute jeune. Je suis déjà infirmière et je suis surtout  jeune diplômée. Je sors de réanimation, d’un stage de 12 semaines. Je n’ai peur de rien. Je crois que le monde du soin m’appartient. Je suis embauchée et affectée. J’ai prié pour avoir les urgences ou la réanimation. On me refile la pédiatrie. Je pleure le premier jour après la visite avec le senior, chef du service de surcroît. Tout le long du couloir, j’accompagne le chariot. A chaque nouveau petit patient et nouvelle prescription, le chef regarde l’interne et alors que je suis en face de lui, lui adresse cette petite phrase assassine : « Vous direz à l’infirmière, jeune homme, de poser cette perfusion, cet antibiotique, de surveiller la température… » Je n’existe pas dans les yeux de ce pédiatre. L’être humain que je suis est ignoré et humilié. Je n’ose rien dire, je suis jeune diplômée, je n’ai pas d’expérience, pas assez de bouteille pour répliquer. Il me faudra plus de 6 mois pour exister aux yeux de cet homme.  C’est long six mois, c’est usant 120 visites à ne pas exister. Puis, un jour, il y a eu je ne sais quoi (probablement l’arrivée d’une autre nouvelle) et je suis devenue digne à ses yeux d’avoir un prénom et surtout des phrases m’étant directement adressées.

3 ans plus tard, nouvelle affectation, nouveau service,  je reste infirmière mais un service où prédominent les puéricultrices. Le chef de service, ici, ne comprend pas mon affectation aux soins intensifs de néonatalogie. Je ne suis qu’une vulgaire infirmière. Il va me falloir prouver que je mérite de rester. Il me faudra un an avant de ne plus avoir de petites réflexions mesquines et méchantes sur ma non-qualification à exercer auprès des enfants nés prématurés. Plusieurs fois, il me faudra changer de prise en charge de petit patient parce que ce niveau de prise en charge nécessite un niveau d’expertise selon le chef que les simples infirmières ne peuvent avoir… Personne ne réplique, personne ne prend la défense de l’infirmière. Je ne suis que l’infirmière. Jusqu’au jour où le chef doit partir avec moi sur une détresse respiratoire dans une maternité périphérique, les deux puéricultrices sont « bloquées » dans le service par des bébés qui nécessitent leur présence. Ce jour-là, j’acquiers un nouveau droit et surtout un nouveau rôle : je prouve à ses yeux ma compétence. Je ne suis pas puéricultrice mais je bosse aussi bien. J’ai le droit d’entrer dans la salle de réa à notre retour et de prendre le bébé en charge. Après cette aventure, le chef n’aura plus d’autres mots pour moi que : « Sarah, faut aller faire l’école, c’est important. Une puéricultrice, c’est une experte ».

6 ans plus tard, nouvelle affectation. Je quitte les micros pour des un peu plus costauds. Un poste partagé qui me permet de côtoyer des patients depuis quelques semaines nés à ceux qui voient la retraite se pointer. J’ai tout à apprendre avec ce nouveau poste. La prise en charge n’est plus dans l’urgence mais dans la chronicité. Cette fois-ci, ce n’est pas mes collègues que je dois convaincre mais les patients eux-mêmes. Je viens de la pédiatrie et d’un monde très loin de leurs préoccupations de patients chroniques. J’écris cela et pourtant, dans cette expérience, je n’ai jamais eu à prouver avec eux qui j’étais vraiment. C’est venu naturellement. Avec eux, je prends conscience que la médecine ne sait bien souvent pas guérir mais qu’elle doit accompagner sur le chemin pour vivre avec la maladie. Alors, je prends mon temps pour une fois (moi qui courais tout le temps jusque-là). J’apprends avec eux que le soin n’est pas toujours curatif mais bien souvent éducatif et dans l’écoute active et attentive.  Je navigue entre le CHU et leurs domiciles. On fait des staffs avec leurs infirmiers libéraux. On collabore, on coopère, on se forme. Et, j’apprends grâce à eux qu’une infirmière ne se résume pas aux soins curatifs.

Dernière affectation. Puisque j’ai appris qu’éduquer c’est aussi prendre soin, je tente une nouvelle aventure. Un nouveau poste d’infirmière en santé publique cette fois-ci. Je quitte définitivement le monde des cathéters et des pansements, des soins à domicile pour me consacrer à l’éducation. J’aide donc à présent les patients et certains enfants. J’ai pour outils de travail : un bureau, un vieux Pc, des outils pédagogiques et ludiques, des crayons de couleur, du canson et des feutres. J’ai un tableur pour tracer et surtout justifier mon activité pour rendre des comptes afin que ce soit rentable. FIR quand tu nous tiens. J’ai même réclamé un abonnement à des revues scientifiques pour que ce soit non seulement rentable mais scientifiquement valide tout ce bordel éducatif. Je peux donc me tenir informé des nouveautés et des avancées pour bien travailler. Ce job, c’est du bonheur. Les enfants adorent jouer pour apprendre et les patients, même lorsqu’ils sont silencieux, reviennent. J’ai peu de lapin, je suis une privilégiée. Mon job serait vraiment idéal si je n’étais pas devenue aux yeux de mes collègues para et médicaux hospitaliers une glandeuse de santé publique. J’arrive à les comprendre : quand on observe de loin et surtout depuis un service de soins curatifs, moi, je suis l’infirmière des couloirs : celle qui attend, avec du coloriage sous la main, sagement au pied du chariot de visite de l’unité qui m’a bipé que le grand docteur veuille bien me communiquer quelques informations sur le patient à (faire jouer) prendre en charge. Peu importe au grand professeur que mon temps à moi aussi soit précieux et que si je colorie dans un couloir en attendant que l’on veuille bien me parler, c’est jute parce que je n’ai pas de budget pour acheter des outils pédagogiques tout prêts et qu’il me faut donc les créer. Peu importe que mon emploi du temps et la prise en charge de mes patients à moi soit décalée, moi, de toute façon,  j’ai le temps. Puis, des consultations pour faire jouer sous prétexte d’éduquer, c’est du n’importe quoi. Une nouvelle lubie des technocrates qui sont des soins, un truc à la mode qui passera et qui ne sert à rien. Les patients, de toute façon, ils n’écoutent pas et surtout ils ne font pas ce qu’on leur prescrit. Puis, de toute façon, Sarah, toi à part te balader dans les couloirs et discuter avec les patients, tu ne fais rien. Toi, tu n’as pas de KT à poser, pas de visites à recopier, pas de sonnettes à aller vérifier. C’est ultra-cool en fait ton job. Mais on est bien d’accord, c’est plus vraiment soigner. Parce que soigner, c’est techniquer d’abord. On est bien d’accord ?

Je suis infirmière. J’ai quinzaine d’années d’ancienneté. Aujourd’hui encore, je me suis fait envoyer promenée. Par le chef. Au staff. Devant tous, histoire d’être bien humiliée. Parce que bon, « tes conneries éducatives Sarah, c’est bien mais, ce qu’il faut à ce patient, c’est une pile et puis, c’est tout. En plus, la pose d’une pile, c’est bien coté en T2A. Tes conneries éducatives, ça ne compte rien en T2A, preuve s’il en fallait une que c’est vraiment n’importe quoi ». Aujourd’hui, j’ai claqué une porte en quittant le staff précipitamment. Aujourd’hui, j’en ai marre d’avoir à prouver qu’être infirmière c’est surtout se décliner. Aujourd’hui, je suis lassée. Aujourd’hui,  je n’ai plus d’identité professionnelle. Aujourd’hui, je ne sais plus si j’ai encore envie de soigner si soigner c’est être membre d’une caste fermée.

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