Simone

 

Je m’appelle Simone. Ou bien Mauricette. Je ne suis plus très certaine. A mon âge, on perd un peu la tête.

Je crois quand même que c’est Simone. Parce que lorsque je prononce mon prénom en esprit, je me souviens des champs de blés, de l’été et des coquelicots. Il y a même Marcel à mes cotés. On est jeunes, je suis heureuse.

Je viens de vérifier mon bracelet. Je m’appelle bien Simone. C’est écrit en gros pour que je ne puisse pas oublier. Puis, aussi, pour que le personnel de l’EHPAD puisse toujours m’identifier quand je me ballade.

D’ailleurs, en parlant de ballade, aujourd’hui, j’ai rendez-vous chez un chirurgien. Elizabeth est venue m’expliquer ce matin. Elle m’a habillé avec ma plus belle robe. On a bien rigolé à l’idée qu’il fallait être belle pour voir le docteur.

C’était drôle d’ailleurs, parce que le docteur, ici, je le vois souvent à cause de mon diabète et de mes pieds. Mais pour voir ce docteur là, on ne m’habille pas forcement, enfin pas avec une jolie robe. Aujourd’hui, c’est tout un voyage cette visite : j’ai une ambulance pour moi. Normalement, Elizabeth devait venir mais l’EHPAD manque de personnel aujourd’hui. Du coup, elle doit rester pour faire les toilettes de mes voisines de chambre.

L’ambulance arrive à l’heure. Mais, depuis son arrivée, il ne sourit plus l’ambulancier. Je marche très lentement parce que mes pieds me font vraiment souffrir. Je comprends bien, malgré son silence, que je lui faire perdre de l’argent… J’essaie de me dépêcher, j’ai peur de tomber. Je m’essouffle aussi très vite maintenant.

On arrive tant bien que mal à sa voiture. Ce jeune homme, de plus en plus pressé, me pousse plus qu’il ne m’aide à m’installer. Je me cogne les orteils. Je me retiens de crier, je retiens aussi une larme de douleur. J’ai été élevée à la campagne et à la dure; mon père m’a toujours dit qu’une dame ne doit pas pleurer pour un rien.

On prend la route, le trajet pour le CHU de ma région me semble bien monotone. Beaucoup de goudron et de voitures. Elle est loin ma campagne, ils sont loin mes blés et les coquelicots.

On arrive enfin. Mon accompagnateur va me chercher un fauteuil, il me dit que ce sera plus simple pour déambuler dans les couloirs. Je dois vous avouer que cette solution me fait plaisir. J’ai de plus en plus mal à mes pieds et je suis déjà un peu fatiguée.

Etage truc, unité X : les consultations chirurgicales.

La salle d’attente déborde. L’ambulancier me présente aux infirmières. Aucune d’elles ne prend vraiment le temps de me regarder. Elles ont l’air débordées. J’entends les impatients de la salle d’attente qui râlent sur elles. On m’abandonne ici dans le couloir de l’unité, j’y suis mieux que dans la salle d’attente bondée et bruyante. L’ambulancier reviendra me chercher quand j’aurais été vue. Je suis sur un fauteuil confortable, je n’ose pas râler. Puis, j’ai un peu peur maintenant dans ce couloir que je ne connais pas.

Le temps s’étire un peu, je vois passer des gens et la porte des cabinets de consultations s’ouvrir de façon presque rythmée. Je m’assoupis même si j’ai un peu froid dans ce couloir austère. A un moment, j’entends une infirmière qui hurle. Elle vient d’être frappée par un patient je crois. Les chirurgiens sortent. Le service sécurité arrive. Je suis comme au théâtre, j’ai la meilleure place. Je suis à fenêtre sur cour. C’est comme cela, je crois, que l’on dit. Enfin, je ne sais plus. Puis, je n’ai jamais su. Je n’ai jamais été au théâtre.

Le patient agressif est isolé. La consultation reprend mais le retard est colossal maintenant. Je crois que la matinée est déjà passée, je commence à avoir faim. L’hypoglycémie me guette. Je ne me sens plus très bien. Je n’ai plus la force de réclamer maintenant.

Mon tour arrive. L’infirmière vient me voir. Elle me parle, je la comprends mais je ne peux pas répondre. Je n’ai plus l’énergie pour. Elle me regarde longuement puis glisse un « tiens, les collègues de l’EHPAD, elles ont encore oubliés de dire que c’était une patiente démente, pff. »

Le chirurgien arrive, il est prévenu que je suis démente. On me regarde bizarrement. On ne bouge pas mon fauteuil de place, on regarde mes radios. Et, les courriers.

Puis, j’entends un « Prévois une amputation au bloc la semaine prochaine pour Simone Truc ».

Pas un regard se porte sur moi, je suis seule, je suis assisse sur un fauteuil, je suis dans un couloir anonyme, je suis en hypoglycémie et j’apprends sans en regard que je vais perdre ma jambe. Comme ça. Dans une conversation entre deux professionnels de santé.

Une larme coule le long de ma joue. Puis une deuxième.

J’ai raconté ce souvenir vieux de quelques mois à une infirmière que je ne connaissais pas jusqu’à ce matin. Elle a dit s’appeler Emilie, où quelque chose comme cela. Elle m’a présenté ses excuses quand j’ai eu fini de lui raconter. C’était la première fois que je le racontais à quelqu’un. J’avais bien essayé avant mais, c’était écrit démente sur mon dossier. Personne n’a voulu croire. J’ai lu dans ses yeux : elle, elle y a cru.

Elle revient demain. On jouera avec des cartes. Je n’ai pas trop compris pourquoi. Elle a parlé de résilience. Je n’ai pas compris. On en parlera demain.

 

 

 

 

 

Une réflexion sur “Simone

  1. Nain fermière dit :

    Quelle horreur. Je veux pas être comme ça avec les patients, jamais de la vie. C’est pour ça que je ne ferai plus de soins généraux, à part des soins palliatifs éventuellement. Mais au moins dans mon petit service de psy, j’ai le temps de parler aux patients et ça, ça n’a pas de prix. je ne rentre pas chez moi frustrée. Je fais de la psy uniquement pour ça, pour avoir du TEMPS

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