Le premier jour où j’ai été maltraitante

Il y en a qui deviennent infirmier par passion, par envie. Et il y en a d’autres qui le deviennent un peu par hasard.

Je me rappelle. J’ai 19 ans environ. Ça ne fait pas longtemps que j’ai la majorité, je ne sais d’ailleurs pas quoi en faire de cette majorité. Je sais juste qu’il faut que je trouve un boulot, et vite, et dans la petite ville où j’habite car je n’ai pas encore le permis. Ça tombe bien. Il y a un petit hôpital « pour les vieux ». Je postule et je mens dans ma lettre de motivation. Il me le faut ce job, je suis prête à tout.

Un mois après, on me téléphone pour me dire que je suis prise. Mais prise pour faire quoi ? Je pensais y faire du ménage, je n’ai pas d’autres diplômes que ceux de secourisme et mon baccalauréat. Sauf que non. On me dit lors du rendez-vous que je ferai « office d’aide-soignante », on me dit pendant une heure que c’est un boulot gratifiant, simple et enrichissant. De toute façon, je n’ai pas le choix. Il faut que je rembourse des factures, que j’aide à remplir le frigo familial.

Me voilà donc en blouse, une longue robe blanche transparente aux pressions qui ne tiennent pas tout du long. Elle a vécu cette tenue, elle a dû vivre tout un tas de choses. Il est 6h20. Une salle aux murs moisis, le faux plafond humide qui se détache, un lave-vaisselle qui tourne. Il y a une dame avec une doudoune verte foncée, les yeux rouges. Une autre femme fume une roulée qui sent le foin. Le carrelage marron, les joints usés, une table bancale et ses petits bouts de papiers pour la caler.

Après des présentations rapides, on m’explique ce que je dois faire. Ce que je retiens c’est qu’il va falloir que je sois rapide, efficace et que je n’ai pas les deux pieds dans le même sabot. Je leur dis que c’est mon premier boulot, qu’il faut qu’elles me montrent au moins une fois comment je dois m’y prendre.

Et pendant huit longues heures, je lave des corps usés par le temps, des corps malades, je vois des cicatrices sur un sein absent, des poches collées sur des ventres sans savoir à quoi elles servent, je vois des gens qui ne peuvent pas déplier leurs jambes ou au contraire, des gens qui ont oublié un côté tout entier de leur corps avec un bras pendant et flasque. On me dit qu’on ne lave les jambes qu’au moment de la douche, que les autres jours il faut faire le minimum. Je le fais.

On me dit qu’il faut parfois être brusque pour les retourner car si on le fait trop lentement on se fait mal au dos, on a un arrêt maladie. Je le fais.

On me dit que pour gagner du temps et être sûrs que tout le monde mange chaud, il faut mélanger la purée avec le fromage blanc. Je le fais.

On me dit que le dimanche, tout le monde doit rester au lit, que ça les aide à récupérer leur fatigue de la semaine. Même si ils ne sont pas fatigués, ils doivent rester au lit. Je le fais.

On me dit de ne pas croire les déments, qu’ils ne sont plus avec nous et que tout ce qu’ils disent c’est des mensonges, que leurs douleurs ne sont pas réelles, qu’ils ne sont pas fiables. Je le fais.

On me dit qu’une dame est perverse et se mastrube la nuit jusqu’à en être irritée, qu’il faut lui enrubanner les mains avec des gants et du sparadrap pour limiter les dégâts. Je le fais.

On me dit que les petits vieux qui sonnent trop ne doivent pas avoir la sonnette à proximité, que ça les énerve et que pour qu’ils restent détendus, il vaut mieux poser cette « maudite sonnette » sous leur coussin. Je le fais.

On m’a dit des tonnes d’autres choses. Je les ai toutes faites. Consciencieusement. Sans broncher. Sans réfléchir. Sans questionner.

J’ai maltraité des dizaines de vieux. Je les ai maltraité pendant des années. Je l’ai fais car je me suis satisfaite de mon ignorance, je n’ai pas voulu poser trop de questions, il fallait que je garde ce boulot. Les premiers temps, je rentrais épuisée par ces 9 toilettes complètes au lit de patients grabataires et tout ce ménage, tous ces lits à faire, tous ces repas distribués et ces estomacs à gaver. Puis, avec le temps, j’avais pris le rythme. Je trouvais ça normal. Tout le monde le faisait c’est qu’il devait bien y avoir une raison. Je n’ai jamais trouvé cette raison.

J’ai considéré ces vieux comme des gens « passés », inutiles. Si je pouvais revenir en arrière, je le ferai. J’aimerai tant m’excuser de les avoir ignorés, retournés, gavés, astiqués sans n’avoir jamais vu qu’ils étaient nos souvenirs, qu’ils avaient été jeunes, qu’ils avaient des milliers de choses à m’apprendre. Quelle idiote j’ai fais ! Depuis, j’ai grandis. J’ai appris à réfléchir, à m’exprimer. J’ai appris que l’institution doit donner les moyens de ne plus faire ça et qu’il faut, parfois, taper du poing.

Pour toutes ces personnes que j’ai maltraitées, pardon.

Indignée

Un dimanche de repos presque ordinaire d’une infirmière en repos.

Presque ordinaire, mais pas tout à fait parce que cette infirmière a un compte Twitter et qu’elle lit des articles de blog divers et variés pour s’informer afin de rester connectée avec la virtualité de son métier.

Un dimanche de repos ordinaire jusqu’à ce billet d’un médecin que j’aime tout particulièrement lire et cette ligne écrite avec un lien vers un billet de Dominique Dupagne.

J’ai dû rêver cette ligne, cela ne peut pas être vrai.

Cette ligne, c’est une gifle donnée à mon métier, à mes convictions et à ma motivation.

Cette ligne, c’est une pure aberration pour moi.

Cette ligne aurait pu passer inaperçue. J’aurais pu faire comme si je ne l’avais pas lu ou vu; et, j’ai beau la détester cette ligne maintenant je sais: L’industrie sucrière va avec la bénédiction du ministère de l’éducation Nationale éduquer nos enfants à la nutrition.

Alors, me voilà obligée de vous écrire, Monsieur le ministre, ces quelques mots d’infirmière indignée.

Je ne rêve pas : l’industrie qui promeut le sucre va « éduquer » nos enfants et leurs professeurs. J’ai volontairement mis éduquer entre parenthèses parce que je considère que l’on ne peut pas éduquer véritablement quand on est partie  prenante. Aujourd’hui, grâce à un accord signé par un de vos collaborateur, Monsieur le ministre de l’Éducation, l’industrie du sucre a carte blanche pour faire de la propagande afin de promouvoir et convertir nos chères têtes blondes à manger sucré.

À vous qui me lisez et qui vous posez éventuellement la question de la raison de mon indignation, c’est simple : le sucre est un des responsables avérés aujourd’hui de maladies tel que le diabète, l’obésité et certaines formes de cancers. Sachez que nous sommes hélas aujourd’hui dans une ère où les maladies liées à nos comportements de santé seront responsables de milliers de morts et de dépenses de santé dans les années à venir. Donc, donner une information éclairée sur le sucre consisterait en ce résumé: si tu l’aimes le sucre, tu le manges donc raisonnablement et tu n’en fais surtout pas son apologie. Je ne crois absolument pas aujourd’hui que le CEDUS (Le Centre d’Études et de Documentation du Sucre) est choisi d’animer cette éducation faite aux enfants et à leurs professeurs sous cet éclairage…

Moi, qui me lève chaque matin avec pour motivation de faire se développer la prévention et la promotion de la santé, je ne peux pas comprendre et encore moins accepter qu’aujourd’hui Monsieur le ministre de l’éducation nationale un de vos collaborateurs puisse accorder le droit à l’industrie du sucre de mésinformer nos enfants à la nutrition. Ce droit donné d’éduquer des enfants qui n’auront pas l’esprit critique ou le cadre familial éducatif pour reprendre la désinformation et la propagande sucré, c’est l’équivalent d’une hécatombe meurtrière à long terme. Un suicide programmé et accordé…

Vous auriez dû directement signer leur future ordonnance d’antidiabétiques oraux et les inscrire sur liste de receveur d’organes pour la greffe rénale, Monsieur le ministre.

Je sais, j’abuse. Mais, c’est un peu à la hauteur de mon indignation et de l’envie que j’ai d’abandonner mon combat quotidien de prévention.

Vous venez d’abandonner en signant cet accord, Monsieur le ministre, pour nos générations futures le droit à la bonne santé ; droit fondamental un peu voulu par la charte d’Ottawa et l’Organisation Mondiale de la Santé…

Et, pour couronner le tout , ce qui m’agace aujourd’hui, Monsieur le ministre, c’est que les compétences des professeurs de nos enfants et des éventuels partenaires en promotion de la santé ne devaient pas vous suffire pour décider de gifler ainsi l’éducation à la Santé. Certes, ces actions éducatives ont un coût aujourd’hui mais ce n’est rien face aux milliards que nous aurons à dépenser dans quelques années pour tous nous soigner de cette folie sucrée…

Bref, voilà, monsieur le ministre, je suis indignée, choquée. Le loup et son pouvoir sucrant sont entrés dans la bergerie grâce à cet accord. La bergerie « éduque » juste nos enfants et devrait il me semble le faire sans conflit d’intérêt. Dormez en paix, Monsieur le ministre, nos enfants ne subiront les effets secondaires désagréables du sucre que dans quelques bonnes dizaines d’années…

Sincèrement Monsieur le ministre, j’ai beau essayé, je ne comprends pas. Je ne peux pas.

Voilà, je ne doute pas que vos intentions, Monsieur le ministre, n’étaient pas sincèrement guidées par une vraie volonté d’éduquer nos bouts de choux mais, je vous en prie, revenez sur cet accord qui me semble bien dangereux. On ne signe pas d’accord avec le diable, il y a toujours un prix à payer. Cette fois-ci, le prix c’est juste la santé de tous… Je vous demande donc l’annulation immédiate de cet accord.

Pour ceux qui le souhaitent, vous pouvez faire de même. Ecrivez-vous aussi à Monsieur le ministre, passez le relais. Ne laissez pas nos/vos enfants être désinformés.

Millie.