L’iditenté ou soigner autrement

Je suis infirmière. Depuis 15 ans maintenant. Et, en quelque sorte, depuis rien n’a changé, il me faut toujours combattre pour exercer.

Je suis toute jeune. Je suis déjà infirmière et je suis surtout  jeune diplômée. Je sors de réanimation, d’un stage de 12 semaines. Je n’ai peur de rien. Je crois que le monde du soin m’appartient. Je suis embauchée et affectée. J’ai prié pour avoir les urgences ou la réanimation. On me refile la pédiatrie. Je pleure le premier jour après la visite avec le senior, chef du service de surcroît. Tout le long du couloir, j’accompagne le chariot. A chaque nouveau petit patient et nouvelle prescription, le chef regarde l’interne et alors que je suis en face de lui, lui adresse cette petite phrase assassine : « Vous direz à l’infirmière, jeune homme, de poser cette perfusion, cet antibiotique, de surveiller la température… » Je n’existe pas dans les yeux de ce pédiatre. L’être humain que je suis est ignoré et humilié. Je n’ose rien dire, je suis jeune diplômée, je n’ai pas d’expérience, pas assez de bouteille pour répliquer. Il me faudra plus de 6 mois pour exister aux yeux de cet homme.  C’est long six mois, c’est usant 120 visites à ne pas exister. Puis, un jour, il y a eu je ne sais quoi (probablement l’arrivée d’une autre nouvelle) et je suis devenue digne à ses yeux d’avoir un prénom et surtout des phrases m’étant directement adressées.

3 ans plus tard, nouvelle affectation, nouveau service,  je reste infirmière mais un service où prédominent les puéricultrices. Le chef de service, ici, ne comprend pas mon affectation aux soins intensifs de néonatalogie. Je ne suis qu’une vulgaire infirmière. Il va me falloir prouver que je mérite de rester. Il me faudra un an avant de ne plus avoir de petites réflexions mesquines et méchantes sur ma non-qualification à exercer auprès des enfants nés prématurés. Plusieurs fois, il me faudra changer de prise en charge de petit patient parce que ce niveau de prise en charge nécessite un niveau d’expertise selon le chef que les simples infirmières ne peuvent avoir… Personne ne réplique, personne ne prend la défense de l’infirmière. Je ne suis que l’infirmière. Jusqu’au jour où le chef doit partir avec moi sur une détresse respiratoire dans une maternité périphérique, les deux puéricultrices sont « bloquées » dans le service par des bébés qui nécessitent leur présence. Ce jour-là, j’acquiers un nouveau droit et surtout un nouveau rôle : je prouve à ses yeux ma compétence. Je ne suis pas puéricultrice mais je bosse aussi bien. J’ai le droit d’entrer dans la salle de réa à notre retour et de prendre le bébé en charge. Après cette aventure, le chef n’aura plus d’autres mots pour moi que : « Sarah, faut aller faire l’école, c’est important. Une puéricultrice, c’est une experte ».

6 ans plus tard, nouvelle affectation. Je quitte les micros pour des un peu plus costauds. Un poste partagé qui me permet de côtoyer des patients depuis quelques semaines nés à ceux qui voient la retraite se pointer. J’ai tout à apprendre avec ce nouveau poste. La prise en charge n’est plus dans l’urgence mais dans la chronicité. Cette fois-ci, ce n’est pas mes collègues que je dois convaincre mais les patients eux-mêmes. Je viens de la pédiatrie et d’un monde très loin de leurs préoccupations de patients chroniques. J’écris cela et pourtant, dans cette expérience, je n’ai jamais eu à prouver avec eux qui j’étais vraiment. C’est venu naturellement. Avec eux, je prends conscience que la médecine ne sait bien souvent pas guérir mais qu’elle doit accompagner sur le chemin pour vivre avec la maladie. Alors, je prends mon temps pour une fois (moi qui courais tout le temps jusque-là). J’apprends avec eux que le soin n’est pas toujours curatif mais bien souvent éducatif et dans l’écoute active et attentive.  Je navigue entre le CHU et leurs domiciles. On fait des staffs avec leurs infirmiers libéraux. On collabore, on coopère, on se forme. Et, j’apprends grâce à eux qu’une infirmière ne se résume pas aux soins curatifs.

Dernière affectation. Puisque j’ai appris qu’éduquer c’est aussi prendre soin, je tente une nouvelle aventure. Un nouveau poste d’infirmière en santé publique cette fois-ci. Je quitte définitivement le monde des cathéters et des pansements, des soins à domicile pour me consacrer à l’éducation. J’aide donc à présent les patients et certains enfants. J’ai pour outils de travail : un bureau, un vieux Pc, des outils pédagogiques et ludiques, des crayons de couleur, du canson et des feutres. J’ai un tableur pour tracer et surtout justifier mon activité pour rendre des comptes afin que ce soit rentable. FIR quand tu nous tiens. J’ai même réclamé un abonnement à des revues scientifiques pour que ce soit non seulement rentable mais scientifiquement valide tout ce bordel éducatif. Je peux donc me tenir informé des nouveautés et des avancées pour bien travailler. Ce job, c’est du bonheur. Les enfants adorent jouer pour apprendre et les patients, même lorsqu’ils sont silencieux, reviennent. J’ai peu de lapin, je suis une privilégiée. Mon job serait vraiment idéal si je n’étais pas devenue aux yeux de mes collègues para et médicaux hospitaliers une glandeuse de santé publique. J’arrive à les comprendre : quand on observe de loin et surtout depuis un service de soins curatifs, moi, je suis l’infirmière des couloirs : celle qui attend, avec du coloriage sous la main, sagement au pied du chariot de visite de l’unité qui m’a bipé que le grand docteur veuille bien me communiquer quelques informations sur le patient à (faire jouer) prendre en charge. Peu importe au grand professeur que mon temps à moi aussi soit précieux et que si je colorie dans un couloir en attendant que l’on veuille bien me parler, c’est jute parce que je n’ai pas de budget pour acheter des outils pédagogiques tout prêts et qu’il me faut donc les créer. Peu importe que mon emploi du temps et la prise en charge de mes patients à moi soit décalée, moi, de toute façon,  j’ai le temps. Puis, des consultations pour faire jouer sous prétexte d’éduquer, c’est du n’importe quoi. Une nouvelle lubie des technocrates qui sont des soins, un truc à la mode qui passera et qui ne sert à rien. Les patients, de toute façon, ils n’écoutent pas et surtout ils ne font pas ce qu’on leur prescrit. Puis, de toute façon, Sarah, toi à part te balader dans les couloirs et discuter avec les patients, tu ne fais rien. Toi, tu n’as pas de KT à poser, pas de visites à recopier, pas de sonnettes à aller vérifier. C’est ultra-cool en fait ton job. Mais on est bien d’accord, c’est plus vraiment soigner. Parce que soigner, c’est techniquer d’abord. On est bien d’accord ?

Je suis infirmière. J’ai quinzaine d’années d’ancienneté. Aujourd’hui encore, je me suis fait envoyer promenée. Par le chef. Au staff. Devant tous, histoire d’être bien humiliée. Parce que bon, « tes conneries éducatives Sarah, c’est bien mais, ce qu’il faut à ce patient, c’est une pile et puis, c’est tout. En plus, la pose d’une pile, c’est bien coté en T2A. Tes conneries éducatives, ça ne compte rien en T2A, preuve s’il en fallait une que c’est vraiment n’importe quoi ». Aujourd’hui, j’ai claqué une porte en quittant le staff précipitamment. Aujourd’hui, j’en ai marre d’avoir à prouver qu’être infirmière c’est surtout se décliner. Aujourd’hui, je suis lassée. Aujourd’hui,  je n’ai plus d’identité professionnelle. Aujourd’hui, je ne sais plus si j’ai encore envie de soigner si soigner c’est être membre d’une caste fermée.

Incompétente!

J’ai été envoyée chez des personnes malades, alcooliques, démentes.

J’ai été envoyée chez des personnes diabétiques, cardiaques, cancéreuses.

J’ai été envoyée chez des personnes amputées, handicapées, endeuillées.

J’ai été envoyée chez toutes sortes de personnes, avec toutes sortes d’histoires, sans presque rien savoir d’elles.

Que savais-je des pathologies de la vieillesse, de l’alcoolisme, de la démence?

Que connaissais-je du diabète, des cardiopathies, des cancers?

Qu’avais-je appris sur les personnes amputées, le handicap, le deuil?

Rien. Je ne savais rien, ou presque. Je ne connaissais que ce que j’avais vécu, de près ou de loin, à travers l’histoire de mes parents, ou la mienne, ou ma maigre expérience professionnelle.

Je suis allée chez toutes ces personnes, j’ai travaillé chez elles. J’ai fait à manger à des diabétiques, je suis allée marcher avec des cardiaques, j’ai parlé avec des déments.

Madame Grandchef leur a dit que toutes les auxiliaires étaient diplômées et expérimentées… sans leur préciser de quel diplôme et quelle expérience elle parlait. Toutes ces personnes m’ont plus ou moins fait confiance, elles m’ont confié leurs menus, leur intérieur, leur personne. J’ai fait des repas, des courses, des promenades, du ménage, des toilettes, chez des personnes dont l’histoire de vie se résumait parfois à deux lignes sur une fiche de liaison. Secret médical oblige, je ne savais (presque) rien d’elles. Le strict nécessaire : nom, prénom, adresse, mission. À la limite, la pathologie principale (Alzheimer, diabète…) et le nom du médecin traitant, et encore, pas toujours. Je glanais quelques infos à droite à gauche, auprès des collègues, de la famille, des infirmières libérales, mais ça restait de l’anecdotique, de l’ordre de la débrouille. Et puis, faut avouer que le projet de vie, la globalité de la personne aidée, tout ça, c’est pas franchement ouvert aux auxis hein! Une nana qui prépare la soupe et refait le lit a-t-elle vraiment besoin de savoir autant de choses?

Eh bien figurez-vous que oui! J’aurais aimé savoir ce qu’il fallait faire à manger pour Fernand, diabétique insulinodépendant. J’aurais aimé savoir communiquer avec Marie-Hélène, qui souffrait de la maladie d’Alzheimer depuis une dizaine d’années. J’aurais aimé aider Raymond, amputé d’une jambe, à se remonter dans son lit. J’aurais aimé connaître la bonne attitude à avoir avec Jean, endeuillé depuis peu, quand il me parlait de son épouse. J’aurais aimé pouvoir déceler les signes de souffrance chez Suzanne, qui souffrait d’une insuffisance cardiaque. Mais je ne savais pas, et j’ai sans doute fait et dit un paquet de conneries!

Vieillir chez soi, c’est bien. Vieillir chez soi avec un médecin traitant qui vous connaît bien et des infirmières qui prennent soin de vous, c’est encore mieux. Vieillir chez soi avec une auxiliaire de vie qui ne va pas vous envoyer au cimetière plus tôt que prévu parce qu’elle n’est ni formée ni informée… c’est la moindre des choses non?

Une pas si vieille infirmière répond à l’étudiant blasé

Je suis diplômée depuis assez peu de temps. Début 2007 précisément. Cela ne fait donc pas une éternité que j’ai quitté le statut d’étudiant et encore moins de temps que je me forge mon identité professionnelle.

Il y a peu de temps j’ai lu sur internet un texte d’un étudiant qui parlait à sa profession. Je me suis dis « chouette, on va voir ce que ça donne ». J’ai mis la barre un peu haute, je pensais naïvement que le texte parlerait des défauts et qualités du statut d’étudiant et qu’il (l’auteur) s’adressant à toute la profession nous avait rédigé un bel article critique.

Voici son écrit, j’espère qu’il me répondra : http://www.infirmiers.com/etudiants-en-ifsi/etudiants-en-ifsi/lettre-ouverte-mon-futur-metier.html

Je me suis trompée. Pendant de longues phrases, une succession de clichés et une immaturité flagrante critique sans le moindre contre-exemple mon travail, mon investissement, mon encadrement des étudiants. Je me sens forcément jugée car tout est adressé aux diplômés.

Depuis la nouvelle version des études infirmières, j’entends, encore et toujours « on ne nous aime pas, on nous en fait baver, c’est trop dur, les vieilles diplômées sont jalouses de ma licence ». Je ne dis rien. Le gouvernement leur a pondu une réforme des études en si peu de temps que rien n’a été cohérent et rien ne l’est ou presque. Des avis négatifs sur ces étudiants, uniquement parce qu’ils ne sont pas formés ‘à l’ancienne’ j’en ai entendu.

J’en ai bavé moi aussi pendant mes études. Je suis allée dans des stages où je n’avais pas le droit de rentrer dans la salle de soins sans infirmière, je devais m’asseoir par terre car pas de chaise pour les étudiants, j’ai répondu aux sonnettes au lieu de manger, j’ai fais la lèche-cul aux blagues vaseuses des soignants qui m’encadraient, je n’avais pas le droit de prendre sur mon temps de stage pour lire les dossiers (mes horaires, 6h-14h se transformaient en 6h-17h, 5 jours par semaine). Je suis tombée sur des soignants méprisants et méprisables et je n’ai rien dis. Tout comme eux. La validation de mon stage en dépendait, on était noté à la tête du client.

Je suis tombée sur des stages où on m’a laissé prendre en charge des patients. J’ai pris en charge 2 bébés, en néonat’, des patients instables en salle de déchocage aux urgences, des secteurs en rééducation, j’ai fais mes relèves aux médecins -comme une grande-. Je ne pense pas pour autant pouvoir une généralité. Tout dépend des soignants, de leur caractère. Des fois on tombe bien et d’autres fois, on tombe mal voire très mal. C’est comme ça, c’est la vie. On s’adapte.

L’encadrement fait partie de notre référentiel de compétences. J’aime encadrer, j’aime transmettre mon savoir. Je n’ai d’ailleurs pas la sensation d’encadrer mais de guider. Je guide des étudiants, régulièrement, avec toute la passion qui me caractérise.

Et c’est avec mes sentiments et le peu de raison dont je peux faire preuve que je vais répondre à l’auteur et aux étudiants infirmiers :

« J’ai mal à ma future profession. J’ai mal de te voir, toi, futur collègue, fraîchement diplômé aigri et plein de rancoeur. Tu dois, dans mon imaginaire, apporter dans un service, de la fraîcheur, du renouveau en terme de pratique, des questionnements et une critique sur l’organisation des soins. Mais, non, pour ton premier jour tu es perdu, rien d’anormal. Je viens t’aider et je réponds à tes questions. Je vois progresser et t’affirmer, tous les jours un peu plus mais je te vois aussi en salle de pause. Je te vois nous juger, nous vieilles diplômées, n’ayant pas la tête bien faite ( et oui, nous n’avons pas de niveau licence nous! )

Et un beau jour, nous te confions un étudiant.

Je te vois te débattre avec la douleur dans la chambre 1, la fin de la perfusion en chambre 5, le patient venu pour sa chimiothérapie et qui est venu 1h en retard en chambre 9, les médecins et les 2 internes qui t’attendent pour faire la relève et qui s’impatientent, la patiente démente qui sort sans cesse du service et qu’il faut aller chercher, le patient en fin de vie qu’il faut mettre en chambre seule pour son confort et celui de sa famille, les ambulanciers venus chercher Madame PasDeBol pour rejoindre l’EHPAD qui l’attend. Et au milieu de tout ça, le téléphone sonne, une famille veut avoir des nouvelles de ton patient en fin de vie, il va falloir faire preuve de tact et de mesure dans tes propos pour ne pas les inquiéter sur une mort imminente et ne pas non plus les rassurer. L’étudiant arrive et te demande un truc anodin. Je te vois te débattre dans ton quotidien auquel l’école ne t’a JAMAIS mis en face, tes responsabilités que tu te prends en pleine face ce matin là. 

J’ai mal à ma profession et à mes futurs collègues. Car tu vas faire comme nous tous. Tu vas courir mais au bout d’un moment, une charge de travail de plus en plus incompressible, des responsabilités de plus en plus pesantes, des étudiants à encadrer sans que les hôpitaux ou le gouvernement ne t’ai donné les moyens de les prendre en charge correctement pour bien te former… et bien tout ça, ça va t’user. Et tu vas devoir, un peu comme tout le monde, demander à l’étudiant d’aller un peu plus vite, ou bien tu lui demanderas de faire des recherches à son domicile et tu en parleras le lendemain matin, ou bien, tu vas l’envoyer balader parce que ce jour là tu es fatigué et que tu ne seras pas apte  bien l’encadrer.

J’ai mal à ma profession de voir ces gens nous juger alors que pour la plupart d’entre nous, vieilles rombières, vieilles diplômées apparemment jalouse de ton niveau poudre aux yeux de licence, faisons vraiment de notre mieux pour encadrer les étudiants et nous avons fait de notre mieux pour faire de toi ce que tu es devenu.

J’ai mal. J’ai honte. Je suis déçue. 

Ca ne m’empêchera pas de faire de mon mieux avec les étudiants. Je sais que je suis exigeante avec eux. Je le suis envers moi. Je pose des questions, explique beaucoup, je vais chercher des réponses si jamais l’étudiant me pose une colle. Je me forme en parallèle de mon travail quotidien. Je ne changerai pas, pas pour le moment. 

Toi, futur professionnel, je t’attends. Je te vois comme un collègue, quelqu’un qui m’apportera. Alors ne me vois pas comme je ne le suis pas.

Ma profession et les malades ne pourront que te remercier de te poser les bonnes questions.

Ma profession et les malades ne te remercieront jamais assez de te révolter contre le système plutôt que contre des soignants qui se noient tous les jours un peu plus. »

Légume

08:52. Sarah décide de se lever et descendre les étages pour se rendre au rendez-vous. Elle a attendu le plus longtemps possible avant de descendre en essayant d’oublier que le résultat d’aujourd’hui va conditionner une partie de sa future prise en charge médicale. 6 mois d’une nouvelle hygiène de vie, 3 mois de traitement hormonal aux effets secondaires indéniables. De tout petits riens dont les effets attendus doivent se mesurer aujourd’hui au bout d’un échographe.

08 :56. Sarah se présente vessie pleine au secrétariat de la radiologie. Relevé d’identité et présentation de la carte vitale. Un classique nécessaire pour une prise en charge conforme aux bonnes pratiques. Puis cette question, presque anodine, posée par Sarah « Le radiologue a-t-il du retard ? », à laquelle une réponse négative n’était théoriquement pas possible puisque le créneau d’examen de Sarah était le premier. Oui, mais, voilà, le radiologue n’était pas encore arrivé dans son service…

09 :00. Sarah s’installe en salle d’attente. Trois patients, comme elle, attendent sagement. Deux discutent. L’autre lit. Sarah attrape une revue sur la pile. Un magazine économique. Elle lit un premier article sur Bill Gates et son engagement sur la vaccination des populations des pays en voie de développement.

09 :10. Premier regard sur la pendule. La vessie pleine de Sarah commence à occuper ses pensées. Il lui devient plus difficile de se concentrer. Il faut dire que boire deux litres au réveil, forcément, deux heures après, cela devient compliqué.

09 :11 Un nouvel article. La découverte d’un homme passionnant, un mathématicien de génie, père de l’informatique, qui a permis aux Anglais de déchiffrer les codes de la machine Egnima pendant la Seconde Guerre mondiale sauvant ainsi l’humanité de la dictature nazi. Sarah lit avec avidité alors que sa vessie aimerait la faire danser. L’article la passionne. La découverte de la symbolique de la pomme croquée d’Apple aussi.

09 :18 Sarah, et surtout sa vessie, commence à trouver le temps extrêmement long.

09 :20. L’appel. Enfin. Sarah se lève et suit la manipulatrice radio qui l’emmène vers la salle d’examen.

09 :20 (toujours). L’interne est présent dans la salle d’examen. Aucun regard de sa part pour Sarah qui entre suivie de la manipulatrice radio. Aucun bonjour non plus. Celui de Sarah se heurte au mur. L’interne dicte un compte-rendu à voix haute. Sarah, témoin bien involontaire, entre dans l’intimité d’une autre patiente et comprend à la fois la raison de l’examen et l’issue finale qui attend la Madame P, âgée de 62 ans.

09 :21. La manipulatrice demande à Sarah de se dévêtir un peu et de s’allonger sur la table d’examen. Sarah s’exécute, descend un peu ses collants et remonte sa robe. Juste ce qu’il faut pour réaliser l’examen demandé. Allongée, complètement à plat, Sarah se retrouve privée de la vue et admire donc le morne plafond de la salle d’examen. En fond sonore, la litanie de l’interne continue avec un ton monocorde.

09 :21 (toujours). La porte s’ouvre. Sarah ne peut savoir qui entre. Quelques secondes vont suffire à Sarah pour comprendre. Le radiologue est là, il vient de demander à la manip radio l’objet de l’examen. Il lit la demande à voie haute. L’interne s’est tu. Puis, au bruit de ses pas, Sarah comprend qu’il se rapproche d’elle. Un bonjour machinal sort de sa bouche. Sarah répond sur le même ton. Tout à coup, le brancard bouge sans que Sarah n’est été prévenue. Afin de simplifier le travail du radiologue, la manipulatrice radio a déplacé celui-ci sans un mot, ni une explication pour Sarah. Elle a dû s’agripper pour ne pas tomber. Sarah commence à se sentir un peu transparente sur cette table d’examen.

09 :22. Sarah, plus proche du radiologue, le regarde prendre l’échographe entre ses mains. L’interne est à ses côtés. Sans un mot, Il l’applique sur la vessie douloureuse de Sarah. La pression devient importante. Sarah serre les dents. Elle sait l’examen trop important sa prise en charge pour oser mettre des mots et se plaindre de cette pression insupportable. Le radiologue ne dit toujours rien, appuie de plus en plus fort, balade sa sonde. Le silence est pesant. Sarah ne voit rien d’autre que ces deux moitiés de visage qui regardent ses entrailles. Tout à coup, le radiologue retire sa sonde et libère Sarah pour quelques secondes. Il se tourne vers la manip et lâche un : « on va passer par voie vaginale».

09 :23. Sarah, à qui le message n’était pas destiné bien que ce soit elle la patiente, se redresse. Elle regarde avec insistance ce radiologue qui semble l’ignorer. Enfin, il s’adresse à elle : « Je dois poursuivre l’examen par voie vaginale ». Sans un autre mot. Aucun putain d’autre mot, aucune justification. Sarah réfléchit très vite. L’examen d’aujourd’hui est capital. Elle aimerait comprendre pourquoi il faut explorer par voie vaginale même si elle le devine un peu au fond d’elle. De toute façon, elle ne peut pas refuser, elle n’a pas d’autre choix. Elle demande juste à pouvoir vider sa vessie devenue capricieuse par la quantité qu’elle doit retenir coute que coute. La manipulatrice radio lui indique le chemin de la libération.

09 :25. Sarah regagne la salle d’examen. Le radiologue n’a pas bougé de sa place, l’interne non plus. Sarah se dirige de nouveau vers la table d’examen. La manip radio lui demande de se dévêtir. Sarah regarde les deux hommes en face d’elle qui la regarde sans sembler la voir, puis elle regarde sa consœur et demande à se déshabiller dignement et à pouvoir disposer d’une alèse.

09 :25 (toujours). Magie des mots prononcés, les deux hommes sortent de la pièce. Sarah peut se déshabiller sereine. Mais malgré sa demande, elle se voit offrir en guise d’alèse une simple et trop courte chemise blanche d’hôpital avec un sourire et cette réflexion mal placée « Vous savez, Madame, on a l’habitude ». Sarah, elle, n’a pas l’habitude de se déshabiller devant des inconnus… Bien obligée, Sarah enfile la blouse et retire les remparts de tissu qui empêchaient jusque-là l’examen. Elle s’installe de nouveau sur cette table d’examen. Elle soulève, comme demandé par sa collègue, son siège afin que celle-ci place sous son postérieur une pile de serviettes. Sarah se retrouve donc installée sur une table gynécologique improvisée et d’infortune, le confort des étriers en moins. Sarah tente de tirer sur la blouse. Elle sent bien, qu’installée dans cette position, que son entrecuisse est à la vue de tous ceux qui se trouvent dans la pièce.

09 :27. Sans frapper, le bébé docteur et son mentor entrent dans la pièce. Le brancard sur lequel est installée Sarah est juste en face de celle-ci. Sarah subit quelques instants l’humiliation de se trouver exposée à la vue des éventuels passants. Sarah voudrait hurler mais la porte se referme. Aucun des trois soignants n’a remarqué cet affront fait à Sarah.

09 :27 (toujours). Le radiologue est face à sa console. Il prépare la sonde, enfile une espèce de préservatif, met le gel à ultrason. L’interne regarde toujours. Le silence est toujours assourdissant. Sarah a fermé les yeux. Elle voudrait être ailleurs. Tout à coup, dans ce silence assourdissant, Sarah sent la sonde pénétrer son intimité. Aucun mot, aucune explication, aucune information préalable donnée par le radiologue ou l’interne. Fourrer la sonde en silence dans cette cavité comme si c’était normal, anodin et banal. Sarah serre les dents. L’image d’un légume ou d’un bout de viande se matérialise dans l’esprit de Sarah. En elle, elle sent la colère fulminer. Comment peut-on introduire en cet endroit une sonde sans rien dire ? Est-elle si peu de choses qu’elle ne mérite pas un mot ? La sensation d’un abus subit. Sarah pleure à l’intérieur du dedans sa condition de prisonnière et de malade otage qui n’a pas le choix…

09 : Quelque chose. Toujours le silence obnubilant. Sarah sent la sonde qui remue dans ses entrailles. Le radiologue doit être en train de faire ses putains de mesure. Chaque mouvement va appuyer là où cela fait mal. Sarah ferme toujours les yeux très forts, elle tait la douleur en serrant les dents. Elle a besoin de ces mesures. Techniquement, c’est sa spécialiste qui en a besoin. Mais, Sarah ne sait que trop bien que de ces mesures vont être décidées son avenir. Tout à coup, une sonnerie. Un portable. Sarah ouvre les yeux tellement cela lui semble trop grotesque. Devant les yeux écarquillés de sa patiente, le radiologue, qui a toujours sa putain de sonde dans le con de Sarah attrape son putain d’Iphone, regarde le nom de son correspondant et raccroche. Sarah voudrait que son calvaire s’abrège mais le silence qui vient temporairement d’être interrompu reprend et les mesures se poursuivent.

09 : Quelque chose et du temps du tard. Le radiologue retire sa sonde. Il se relève et repart vers le fond de la pièce sans prononcer un seul mot. Tel un double dans un miroir, l’interne le suit à la trace. Sarah entend enfin un mot. Mais, il ne lui est toujours pas destiné. Il est à destination de l’autre femme de la pièce. « C’est fini ». Quelques bruits de pas et la manipulatrice radio s’adresse à Sarah en lui demandant de s’essuyer. Sarah se redresse et essaie de se nettoyer. Dans cette position, Sarah s’exécute en essayant de retrouver un peu de dignité. « Se rhabiller vite et récupérer ses putains de mesures », Sarah répète sans arrêt et en silence cette maxime. Mais, le radiologue lui tourne toujours le dos et aucun son, aucune information ne lui est transmise. Sarah perd son calme, elle s’adresse à cet homme qui l’a traité comme si elle n’était pas humaine, comme si elle n’était qu’un bout de chair sur une table. Elle exige de connaître les résultats. Il se retourne, la regarde à peine et lâche un trois centimètres. Rien d’autre.

09 :32. Sarah sort de cette salle, synonyme de l’enfer, en se retenant de pleurer. La manipulatrice radio est dans le couloir à ses cotés. Elle s’adresse à Sarah pour l’informer que le compte-rendu écrit sera disponible demain au niveau du secrétariat. Sarah la regarde froidement en murmurant un « je sais, je travaille ici » qui se conclut par un « Oh, vous auriez dû le dire » surenchérit par Sarah « ça aurait changé quoi ??? »… Quelques pas plus tard, seule dans un couloir, Sarah va pleurer de n’avoir su hurler contre la maltraitance ordinaire qu’elle vient de subir. Sarah, otage de sa maladie, qui se sent maintenant coupable de ne pas avoir dit sa colère. Pourquoi tu n’as pas hurlé Sarah ? Pourquoi tu n’as pas giflé ce goujat ?

48 heures après, Sarah, malade pas toujours patiente, Sarah soignante, ne se pardonne toujours pas son mutisme. Sarah est un légume.

Simone

 

Je m’appelle Simone. Ou bien Mauricette. Je ne suis plus très certaine. A mon âge, on perd un peu la tête.

Je crois quand même que c’est Simone. Parce que lorsque je prononce mon prénom en esprit, je me souviens des champs de blés, de l’été et des coquelicots. Il y a même Marcel à mes cotés. On est jeunes, je suis heureuse.

Je viens de vérifier mon bracelet. Je m’appelle bien Simone. C’est écrit en gros pour que je ne puisse pas oublier. Puis, aussi, pour que le personnel de l’EHPAD puisse toujours m’identifier quand je me ballade.

D’ailleurs, en parlant de ballade, aujourd’hui, j’ai rendez-vous chez un chirurgien. Elizabeth est venue m’expliquer ce matin. Elle m’a habillé avec ma plus belle robe. On a bien rigolé à l’idée qu’il fallait être belle pour voir le docteur.

C’était drôle d’ailleurs, parce que le docteur, ici, je le vois souvent à cause de mon diabète et de mes pieds. Mais pour voir ce docteur là, on ne m’habille pas forcement, enfin pas avec une jolie robe. Aujourd’hui, c’est tout un voyage cette visite : j’ai une ambulance pour moi. Normalement, Elizabeth devait venir mais l’EHPAD manque de personnel aujourd’hui. Du coup, elle doit rester pour faire les toilettes de mes voisines de chambre.

L’ambulance arrive à l’heure. Mais, depuis son arrivée, il ne sourit plus l’ambulancier. Je marche très lentement parce que mes pieds me font vraiment souffrir. Je comprends bien, malgré son silence, que je lui faire perdre de l’argent… J’essaie de me dépêcher, j’ai peur de tomber. Je m’essouffle aussi très vite maintenant.

On arrive tant bien que mal à sa voiture. Ce jeune homme, de plus en plus pressé, me pousse plus qu’il ne m’aide à m’installer. Je me cogne les orteils. Je me retiens de crier, je retiens aussi une larme de douleur. J’ai été élevée à la campagne et à la dure; mon père m’a toujours dit qu’une dame ne doit pas pleurer pour un rien.

On prend la route, le trajet pour le CHU de ma région me semble bien monotone. Beaucoup de goudron et de voitures. Elle est loin ma campagne, ils sont loin mes blés et les coquelicots.

On arrive enfin. Mon accompagnateur va me chercher un fauteuil, il me dit que ce sera plus simple pour déambuler dans les couloirs. Je dois vous avouer que cette solution me fait plaisir. J’ai de plus en plus mal à mes pieds et je suis déjà un peu fatiguée.

Etage truc, unité X : les consultations chirurgicales.

La salle d’attente déborde. L’ambulancier me présente aux infirmières. Aucune d’elles ne prend vraiment le temps de me regarder. Elles ont l’air débordées. J’entends les impatients de la salle d’attente qui râlent sur elles. On m’abandonne ici dans le couloir de l’unité, j’y suis mieux que dans la salle d’attente bondée et bruyante. L’ambulancier reviendra me chercher quand j’aurais été vue. Je suis sur un fauteuil confortable, je n’ose pas râler. Puis, j’ai un peu peur maintenant dans ce couloir que je ne connais pas.

Le temps s’étire un peu, je vois passer des gens et la porte des cabinets de consultations s’ouvrir de façon presque rythmée. Je m’assoupis même si j’ai un peu froid dans ce couloir austère. A un moment, j’entends une infirmière qui hurle. Elle vient d’être frappée par un patient je crois. Les chirurgiens sortent. Le service sécurité arrive. Je suis comme au théâtre, j’ai la meilleure place. Je suis à fenêtre sur cour. C’est comme cela, je crois, que l’on dit. Enfin, je ne sais plus. Puis, je n’ai jamais su. Je n’ai jamais été au théâtre.

Le patient agressif est isolé. La consultation reprend mais le retard est colossal maintenant. Je crois que la matinée est déjà passée, je commence à avoir faim. L’hypoglycémie me guette. Je ne me sens plus très bien. Je n’ai plus la force de réclamer maintenant.

Mon tour arrive. L’infirmière vient me voir. Elle me parle, je la comprends mais je ne peux pas répondre. Je n’ai plus l’énergie pour. Elle me regarde longuement puis glisse un « tiens, les collègues de l’EHPAD, elles ont encore oubliés de dire que c’était une patiente démente, pff. »

Le chirurgien arrive, il est prévenu que je suis démente. On me regarde bizarrement. On ne bouge pas mon fauteuil de place, on regarde mes radios. Et, les courriers.

Puis, j’entends un « Prévois une amputation au bloc la semaine prochaine pour Simone Truc ».

Pas un regard se porte sur moi, je suis seule, je suis assisse sur un fauteuil, je suis dans un couloir anonyme, je suis en hypoglycémie et j’apprends sans en regard que je vais perdre ma jambe. Comme ça. Dans une conversation entre deux professionnels de santé.

Une larme coule le long de ma joue. Puis une deuxième.

J’ai raconté ce souvenir vieux de quelques mois à une infirmière que je ne connaissais pas jusqu’à ce matin. Elle a dit s’appeler Emilie, où quelque chose comme cela. Elle m’a présenté ses excuses quand j’ai eu fini de lui raconter. C’était la première fois que je le racontais à quelqu’un. J’avais bien essayé avant mais, c’était écrit démente sur mon dossier. Personne n’a voulu croire. J’ai lu dans ses yeux : elle, elle y a cru.

Elle revient demain. On jouera avec des cartes. Je n’ai pas trop compris pourquoi. Elle a parlé de résilience. Je n’ai pas compris. On en parlera demain.

 

 

 

 

 

Reconnaître ma faute professionnelle

Je me rappelle cette situation pas tout à fait comme si c’était hier. Je n’ai plus les détails en tête mais je n’ai pas oublié cette sensation de responsabilité, de faute.

J’ai mon diplôme depuis 2 ans environ. Je suis plus sûre dans mes soins, je commence à avoir de l’expérience.  Bref, j’aime mon boulot et je le maîtrise de plus en plus chaque jour.

C’est la nuit, la 3ème. On me demande de quitter le service auquel je suis habituée, une unité de soins palliatifs oncologiques, pour aller en service de médecine générale gériatrique. Une femme sonne. Elle hurle lorsque je rentre dans la chambre, elle a mal au flan à droite. Elle se tord de douleurs, impossible de l’approcher. Elle pleure. Je reste calme et lui dis que je vais faire quelque chose pour soulager sa douleur. Par chance, cette patiente vient pour des douleurs récalcitrantes et il y a un protocole de gestion de la douleur.

Je vois qu’elle a déjà un lourd traitement de fond. Elle a aussi de la morphine ( antalgique de pallier 3 ). Je lui donne la mophine en sublingual pour diminuer le temps de latence avant que cela fasse effet. J’ai l’habitude, on fait tout le temps comme ça en soins palliatifs quand il n’est pas possible de faire autrement. 30 minutes plus tard, je repasse dans la chambre. Elle se tord de douleurs, pleure, est en chien de fusil dans son lit. Elle me dit avoir de plus en plus mal. Sur son protocole contre la douleur, il y a juste écrit morphine , jusque 4 fois par jour. En soins palliatifs, on peut donner une fois une dose au bout de 30 minutes puis on fait appel à un médecin. C’est une habitude de service. Je fais pareil. Je redonne une dose de morphine en sublingual. Je repasse 30 min après.  Et là, génial!  Elle est détendue, ne crie plus, ne pleure plus. Je lui souhaite de passer une bonne nuit et pars vaquer à mes occupations.

Je suis dans la salle de soins, prépare la sortie des injectables pour 24h pour tout le service de médecine. Je feuillette son dossier et voit qu’elle n’a aucun traitement à préparer. Je ne sais pas pourquoi, mais je décide de retourner la voir. La morphine est un produit que je manipule régulièrement et je sais qu’il faut surveiller l’apparition d’un surdosage. Je suis avec elle et elle a du mal à me répondre, semble bien trop endormie. Je regarde ses pupilles, elles sont serrées. Sa fréquence respiratoire est basse à 10 mouvements minutes.

MERDE ! J’ai surdosé la dame! MERDE MERDE MERDE ! Je me dépêche, vais en salle de soins, prends le téléphone portable pour téléphoner au médecin d’astreinte ( aucun médecin sur place, ils sont tous chez eux au chaud dans leur lit ) et fouille dans la pharmacie et les médicaments d’urgence pour trouver l’antidote,  le Narcan.

Et MERDE!  Il n’y a pas de narcan dans la pharmacie. Je suis seule dans le service, pas d’aide soignant pour la surveiller, pas d’antidote,  pas de médecin sur place. Tout en ayant le medecin au téléphone je cours dans les escaliers pour me rendre dans l’unité de soins palliatifs.  Là bas,  je sais qu’il y a l’antidote.  J’explique au médecin : j’ai fais une erreur, jai donné trop de morphine, elle a un surdosage, myosis, fréquence respiratoire basse, difficilement stimulable. Il me dit Narcan sous cutané,  surveillance et qu’il viendra si ça ne va pas mieux.

C’est bon, je le trouve. Je remonte en courant,  mes collègues des autres étages sont en pause, ne me voient pas, ne m’entendent pas. J’ai pas le temps d’aller les chercher. Je remonte et injecte l’antidote à la dame. En très peu de temps, tout revient à la normale. Sa douleur aussi revient mais tant pis. Ses constantes sont bonnes. Je lui propose de la glace à appliquer localement et rien d’autre,  un peu de paracétamol. Elle me dit que mon médicament que je lui ai donné sous la langue ne marche pas très bien.

La faute professionnelle,  ça peut arriver à tout le monde. Ce qui est grave dans ce cas là c’est de ne pas la reconnaître,  la détecter avant qu’on n’aille à la catastrophe.

Ensuite, il faut analyser la situation pour éviter que cela ne se reproduise. Dans cette situation il y a tout un tas de petites choses qui ont été dysfonctionnantes:

– Le protocole non clair

– L’infirmière,  donc moi, qui n’a pas téléphoné au médecin quand j’ai lu le protocole pas très clair pour cette dame. D’autant plus que je n’avais pas l’habitude de travailler avec des personnes non cancéreuses ( les douleurs cancereuses peuvent être intenses )

– La non présence de l’antidote dans le service. Est-ce trop demander d’avoir une ampoule de secours dans la réserve par service plutôt qu’une ampoule pour 3 services!?

– Être seule, pour tout un service sans personne pour aider en cas de problème.  Je peux vous assurer que j’ai eu peur quand je courrais dans l’hôpital,  avec elle toute seule dans sa chambre. J’aurai pu téléphoner pour demander de l’aide. Sur le coup, étant seule,  j’ai continué à faire comme si j’étais seule.

 

Depuis cette histoire, je n’hésite pas à faire ré-ecrire les prescriptions médicales non claires ou imprécises. On ne m’y reprendra pas à deux fois ! Je pense que je saoule les étudiants avec l’importance de surveiller, détecter, connaître les essentiels, et connaître les antidotes quand ils existent. Mais c’est pas grave.

 

Pour votre culture:

Morphine: http://www.vidal.fr/substances/5636/morphine/

L’erreur médicamenteuse: http://apps.who.int/medicinedocs/fr/d/Js6173f/7.2.html

Responsabilité infirmière: http://www.soins-infirmiers.com/responsabilite_infirmiere.php

Le premier jour où j’ai été maltraitante

Il y en a qui deviennent infirmier par passion, par envie. Et il y en a d’autres qui le deviennent un peu par hasard.

Je me rappelle. J’ai 19 ans environ. Ça ne fait pas longtemps que j’ai la majorité, je ne sais d’ailleurs pas quoi en faire de cette majorité. Je sais juste qu’il faut que je trouve un boulot, et vite, et dans la petite ville où j’habite car je n’ai pas encore le permis. Ça tombe bien. Il y a un petit hôpital « pour les vieux ». Je postule et je mens dans ma lettre de motivation. Il me le faut ce job, je suis prête à tout.

Un mois après, on me téléphone pour me dire que je suis prise. Mais prise pour faire quoi ? Je pensais y faire du ménage, je n’ai pas d’autres diplômes que ceux de secourisme et mon baccalauréat. Sauf que non. On me dit lors du rendez-vous que je ferai « office d’aide-soignante », on me dit pendant une heure que c’est un boulot gratifiant, simple et enrichissant. De toute façon, je n’ai pas le choix. Il faut que je rembourse des factures, que j’aide à remplir le frigo familial.

Me voilà donc en blouse, une longue robe blanche transparente aux pressions qui ne tiennent pas tout du long. Elle a vécu cette tenue, elle a dû vivre tout un tas de choses. Il est 6h20. Une salle aux murs moisis, le faux plafond humide qui se détache, un lave-vaisselle qui tourne. Il y a une dame avec une doudoune verte foncée, les yeux rouges. Une autre femme fume une roulée qui sent le foin. Le carrelage marron, les joints usés, une table bancale et ses petits bouts de papiers pour la caler.

Après des présentations rapides, on m’explique ce que je dois faire. Ce que je retiens c’est qu’il va falloir que je sois rapide, efficace et que je n’ai pas les deux pieds dans le même sabot. Je leur dis que c’est mon premier boulot, qu’il faut qu’elles me montrent au moins une fois comment je dois m’y prendre.

Et pendant huit longues heures, je lave des corps usés par le temps, des corps malades, je vois des cicatrices sur un sein absent, des poches collées sur des ventres sans savoir à quoi elles servent, je vois des gens qui ne peuvent pas déplier leurs jambes ou au contraire, des gens qui ont oublié un côté tout entier de leur corps avec un bras pendant et flasque. On me dit qu’on ne lave les jambes qu’au moment de la douche, que les autres jours il faut faire le minimum. Je le fais.

On me dit qu’il faut parfois être brusque pour les retourner car si on le fait trop lentement on se fait mal au dos, on a un arrêt maladie. Je le fais.

On me dit que pour gagner du temps et être sûrs que tout le monde mange chaud, il faut mélanger la purée avec le fromage blanc. Je le fais.

On me dit que le dimanche, tout le monde doit rester au lit, que ça les aide à récupérer leur fatigue de la semaine. Même si ils ne sont pas fatigués, ils doivent rester au lit. Je le fais.

On me dit de ne pas croire les déments, qu’ils ne sont plus avec nous et que tout ce qu’ils disent c’est des mensonges, que leurs douleurs ne sont pas réelles, qu’ils ne sont pas fiables. Je le fais.

On me dit qu’une dame est perverse et se mastrube la nuit jusqu’à en être irritée, qu’il faut lui enrubanner les mains avec des gants et du sparadrap pour limiter les dégâts. Je le fais.

On me dit que les petits vieux qui sonnent trop ne doivent pas avoir la sonnette à proximité, que ça les énerve et que pour qu’ils restent détendus, il vaut mieux poser cette « maudite sonnette » sous leur coussin. Je le fais.

On m’a dit des tonnes d’autres choses. Je les ai toutes faites. Consciencieusement. Sans broncher. Sans réfléchir. Sans questionner.

J’ai maltraité des dizaines de vieux. Je les ai maltraité pendant des années. Je l’ai fais car je me suis satisfaite de mon ignorance, je n’ai pas voulu poser trop de questions, il fallait que je garde ce boulot. Les premiers temps, je rentrais épuisée par ces 9 toilettes complètes au lit de patients grabataires et tout ce ménage, tous ces lits à faire, tous ces repas distribués et ces estomacs à gaver. Puis, avec le temps, j’avais pris le rythme. Je trouvais ça normal. Tout le monde le faisait c’est qu’il devait bien y avoir une raison. Je n’ai jamais trouvé cette raison.

J’ai considéré ces vieux comme des gens « passés », inutiles. Si je pouvais revenir en arrière, je le ferai. J’aimerai tant m’excuser de les avoir ignorés, retournés, gavés, astiqués sans n’avoir jamais vu qu’ils étaient nos souvenirs, qu’ils avaient été jeunes, qu’ils avaient des milliers de choses à m’apprendre. Quelle idiote j’ai fais ! Depuis, j’ai grandis. J’ai appris à réfléchir, à m’exprimer. J’ai appris que l’institution doit donner les moyens de ne plus faire ça et qu’il faut, parfois, taper du poing.

Pour toutes ces personnes que j’ai maltraitées, pardon.